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Publié par Diogene, le lundi 9 novembre 2015

LE DILEMME DE PINOCCHIO – PAR DIOGENE

D’après le conte « Peau d’âne » de Charles Perrault

Il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage.

Périclès

Entre nous, vous voulez que je vous dise. Toute cette histoire commence à sentir mauvais et ce n’est pas le gonze qui m’a refilé ce tuyau crevé, qui m’inspirera confiance.

Ce soir, je suis au bar des Pendules. Un coin sympa pour peu que l’on accepte la compagnie des cafards, qui nous courent entre les doigts, et des latrines, à côté desquelles les couches-culottes souillées de mon petit frère feraient pâle figure. Dans mon carnet, je m’apprête à barrer d’un trait le nom de cet établissement. Ce n’est pas là que je la trouverai. Je le sais, alors même que je n’ai pas encore posé la question. Mais, finalement, je renonce et le range. Il y a parfois des surprises, bonnes ou mauvaises, mais des surprises quand même. Je verrai tout cela à l’hôtel. En attendant, je sors un paquet de cigarettes et un briquet de l’une des poches de ma veste. Des blondes. Grésillement du tabac sous la flamme, j’en tire une bouffée, sous l’œil interloqué de ma voisine. Dans le fond, quelques braillards jouent au billard, au son d’un vieux tube que je reconnais comme étant Don't Fear the Reaper, du groupe Blues Monster Cult. Mais je l’étonne encore plus, lorsque me décidant à profiter des largesses de mon employeur, je commande une Morgana, accompagnée d’une assiette de rollmops. Le barman, lui, hausse un sourcil, puis me sert sans mot dire un verre d’une bière ambrée et amère, puis aboie quelques ordres en direction de la cuisine, où on lui répond sur le même ton. Je tire encore un peu sur ma cigarette, puis l’écrase dans un cendrier qui traîne par là. J’envoie un sourire à ma voisine, un nymphéa si j’en crois la couleur de sa peau, plutôt mignonne. Mais, en aucun cas, elle ne ressemble à ma cliente. Je me concentre sur ma bière, tandis qu’une assiette de harengs roulés autour de délicieux cornichons se matérialise devant moi.

— Merci !

— Vous en voulez ? lancé-je à l’adresse de la demoiselle.

Mais elle décline poliment, se concentrant sur sa tulipe. Tant pis pour elle. Aussi, je commence à grignoter mon rollmops au goût prononcé d’iode, sous son œil goguenard. Elle n’en revient toujours pas de voir une marionnette manger, boire et surtout fumer. Bah ! Entre nous, il suffit de faire attention en l’allumant.

J’ai presque fini mon assiette et comme le barman s’apprête à prendre mon verre, j’en profite pour l’interroger.

— Dites-moi. Vous n’auriez pas vu cette petite par ici ?

Il examine un moment le morceau de papier holographique que je lui tends, mais secoue la tête en signe de dénégation.

— Je regrette. Je ne l’ai jamais vu par ici. Demandez plutôt à Clélio ou à Kazue, elles seront mieux placées que moi pour vous renseigner.

— Merci.

J’avale le dernier rollmops et l’assiette disparaît. Je me faufile alors au milieu de la foule agglutinée, avec la ferme intention d’attirer un instant l’attention de l’une ou l’autre de ces deux donzelles. Finalement, j’arrive à la hauteur de Clélio, une petite brune joufflue, au nez en trompette, trahissant des origines sylphides. Les nervures à la base de sa nuque ressemblent à des branchies. J’ignorai qu’il pouvait exister des hybrides ondins. Enfin, je ne suis pas venu ici pour faire de l’ethnographie ou de la xénographie. Couvrant comme je le peux le vacarme, je l’entraîne dans un endroit plus calme, mais pas forcément plus propre. En la matière, les latrines sont un havre de paix, malgré les odeurs d’épouvantes qui y règnent. Pourtant, elle n’esquisse pas la moindre grimace. La force de l’habitude, sans doute.

Je lui explique alors en deux mots les tenants et aboutissants de mon enquête et lui montre l’holophoto.

— Non ! Jamais vue dans le coin. Je t’envoie Kazue ? Peut-être en saura-t-elle plus ?

Même pas. Comme sa collègue, elle ne l’a jamais vue, mais me refile une adresse, où se retrouvent les filles à la recherche d’une planque. Cependant, elle me met en garde, car les hommes y sont interdits de regard. Là-dessus, je la rassure en lui montrant ma main en pin. Aucune chance que je fasse quoique ce soit sans le consentement de la demoiselle ; pas plus que ce n’est dans ma nature. Elle éclate de rire quand je le lui explique et s’en va en me laissant un papier avec son numéro. Ah, je déteste ce genre de fille en manque d’exotisme. Tout ça, parce que j’ai un manche à balai entre les jambes. Et puis bon, les massages tantriques à six mains, façon sylveyade, ce n’est pas trop mon truc. J’ai mes goûts. Cependant, pour faire le service, j’avoue, c’est pratique. Enfin, voilà. Je savais que j’aurai pu rayer le nom de ce bar avant même d’y entrer. En attendant, je note l’adresse de ma prochaine visite : les Dessous de Saturne, 64° nord, 39° est. À peine à vingt minutes de mon hôtel. Hôtel dans lequel je me presse de retourner, car dans le ciel étoilé s’amoncellent de lourds nuages noirs, chargés de menaces. Autant le feu ne me dérange pas, autant j’ai horreur de la pluie. À chaque fois, je dois refaire ma garde-robe, jusqu’à ce que je sois complètement sec. En fait, je passe le porche, juste au moment où l’orage éclate. Ce ne sont que de grosses gouttes éparses, première charge d’une cavalerie de grêlons, que j’entends se fracasser au loin. La pluie certes, la grêle non merci ! Je n’ai pas envie de me retrouver éparpillé par petits boutsaux quatre coins de la ville, façon puzzle. À l’intérieur, dans les coursives, je croise quelques couples désaccordés, amants de passage ou dames de qualité, enlacés ou embarrassés. Mes clés récupérées à l’accueil, enfermé à double tour dans ma chambre, sur mon lit, je fais défiler mes pensées et ce qui m’a amené dans cette ville. Une cité où se côtoie le bonheur affiché, positivé, revendiqué même, par cette frange qui se pare du voile éthéré de l’élitisme, et cette faune sordide et étrange, une faune bigarrée et terriblement vivante, dans laquelle je me meus. Une population qui se niche dans la fange, à l’ombre des tours et des pavillons clinquants.

C’est dans l’un d’entre eux, d’ailleurs, que j’ai été reçu et cela ne m’a pas plu. Tout d’abord, ce fut la gouvernante, une jeune échidone tout en sourire, coiffée de sa tiare, sous laquelle s’épanouissait une forêt de cheveux plus acérés encore que ses griffes. Ensuite, le majordome, un zibbélé noir et blanc. Il avait tellement de poils, qu’il m’a rappelé l’un de mes derniers clients, la Bête. Ah ! Pourquoi je pense à lui ? C’est là que tout a cagué et que, maintenant, je me retrouve dans cette peau faite de tanin et de cellulose. Je pourrai me lamenter, rejeter mes torts à tous les vents, mais ça ne sert à rien. J’ai tout foiré, point. Le vieux a cassé sa pipe et la Bête est morte de chagrin, quand elle a appris que la Belle s’était fait la belle. Alors cette fois je ferai le boulot et rachèterai ma faute, à défaut d’une nouvelle peau. Mon client m’a demandé de retrouver sa fille. Et il m’a payé grassement, trop peut-être. Alors oui, j’ai des doutes, mais je ferai ce pour quoi je suis payé. Même si, entre nous, il y a des choses qui ne tournent pas rond par ici. Et pas que dans la ville, mon bonhomme aussi, un melnibonéen et vous connaissez leur réputation. Sale, dépravé, pervers, débauché, et j’en passe. Notez bien que je ne suis pas du genre à dauber sur les gens, mais là.

Ah, mais toutes mes excuses, je ne me suis pas présenté. Armand Cavalcanti, né de la rencontre d’une bûche et d’un menuisier ; il adorait les histoires de cet humain, Alexandre Dumas, détective privé itinérant. Je n’ai pas vraiment d’attache. En fait, je vais là où me portent les affaires dans le royaume de Nocte. Mais puisque j’en suis là, autant aller jusqu’au bout et tout vous dire. Alors voyez-vous, à l’école, on me surnommait pignon de pin. Enfin, on n’a pas idée non plus d’être taillé dans du bois de pin. Et puis la vie n’a pas été facile. Il faut dire que j’étais assez turbulent. Mais au moins ça a du bon d’être une tête de bois, on flotte dans l’eau. Puis la sagesse est venue et marraine m’a accordé mon vœu le plus cher, celui de devenir de chair et de sang et non rester un être de bois et de résine. Seulement voilà, ce que la magie peut faire, elle peut le défaire. Et voilà, j’en suis là, je suis redevenu une marionnette de bois. Mais ce ne sont là que les apparences, car je suis toujours de chair et de sang, sous cette enveloppe d’écorce. Ah, mais me direz-vous : pourquoi ? Pourquoi ? Je vous l’ai dit. C’est à cause de cette désastreuse affaire de la Belle et la Bête. Et depuis cette calamiteuse histoire, je n’ai eu à me mettre sous la dent seulement que quelques rogatons : filer un loup dans une forêt, retrouver trois cheveux d’or, courir après une vieille mégère, accusée d’avoir inoculé la maladie du sommeil à sa bru. Ah non, il y eut tout de même ce géant avec ses chaussettes rouges, il m’avait demandé d’aller je-ne-sais-où, trouvé je-ne- sais-qui, lui demander je-ne-sais-quoi. On n’a pas idée. Enfin, il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un canard, pas même vilain. Alors voilà, c’est pour ça que je suis ici, à Nocte, dans cette ville partagée entre bonheur factice et misère de vices, avec ses tours froides et majestueuses, ses bars crasseux et ses hôtels miteux, seuls lieux où les corps et les paroles s’échangent sans souci des apparences, seule compte l’expérience. Hé oui, j’essaie de réparer mes erreurs, quitte à patauger dans les profondeurs de la fange.

Mais revenons plutôt à ce drôle de gonze, dans sa baraque de luxe. L’intérieur était à l’image de sa domesticité, parfait, poli, raffiné et soigné, pas le moindre grain de poussière, ni même le moindre signe de chaos. Tout y était impeccable. Dans le salon, où j’attendais mon hôte, avachi dans un fauteuil en cuir de dahu, je ne pouvais détacher mon regard de l’holoportrait, qui trônait au-dessus du foyer. Sa femme sûrement. Une dame splendide avec une peau d’albâtre et des yeux grenat, le visage encadré par des cheveux d’argent. Ses bras croisés lui donnaient des allures de Mosa Lina, le sourire en moins peut-être à cause de son regard plein de mélancolie. Non, elle ne pouvait pas me laisser indifférent, alors même que je ne goûte guère les charmes des melnibonéennes. C’est une soubrette, tout sourire et affable, qui m’avait apporté le cocktail, troublant de fait l’instant contemplatif. Un truc invraisemblable, dans un verre qui tenait plus de l’alambic, que de la pipe à cognac. Comme mon hôte tardait à venir, j’en avais profité pour jeter un coup d’œil dans le jardin, à l’image du reste : des massifs taillés au cordeau, une pelouse millimétrée, une mare limpide, des arbres impeccables, le tout d’une monstrueuse propreté. Rien à voir avec celui d’Aurore. Ah, non ! Heureusement que le Prince avait accepté de me verser la prime, sinon c’est à l’aveuglette qu’il l’aurait traversé son labyrinthe.

— Admirable, n’est-il pas ? Les outrières viennent de Chordée, les Nilas de Bortée et mybéas de Gophrinéa. Quant à la pelouse, elle est en herbe à cornières, en provenance directe de Cabrec. C’est un disciple du grand Jack, qui l’a dessiné et conçu, du cabinet Harry & C°. Je vous le dis mon cher, les meilleurs du royaume ! s’était exclamé mon hôte sur un ton des plus emphatiques.

— Si vous le dites, avais-je répondu en haussant les épaules.

D’ailleurs, qu’aurai-je pu répondre d’autres à cet escogriffe aux allures de grand seigneur. J’ose le dire, malgré la destruction de leur royaume et de leur cité, il y a des éons de cela, les melnibonéens n’ont rien perdu de leur allure. Et ce dernier n’y échappait pas. C’est fort simple. Il suait ! Il exhalait ! Il puait ! Non l’oignon et la litharge ! Mais le suint. Un mélange âpre d’arrogance et de suffisance, le tout parfaitement dosé, avec juste ce qu’il fallait d’affabilité pour ne point paraître plus méprisant qu’il n’était.

Comme je tournais le visage vers la cheminée, il avait enchaîné :

— Ah ! Je vois que vous avez fait connaissance avec ma fiancée, Ophélia.

— Quand deviez-vous marier ?

— Dans une semaine et voici déjà trois jours qu’elle a disparu sans laisser de trace.

— En quelles circonstances ?

— Désirez-vous un autre verre ? Cela sera un peu long.

J’avais décliné son offre généreuse, car j’aime garder les idées claires quand je cerne un problème. Je crois que je l’ai un peu déçu, mais cela ne l’avait nullement empêché de servir un verre bien tassé de whisky tourbé. Après quoi, je l’avais laissé me noyer dans sa logorrhée. Intarissable, mon bonhomme. À peine, si j’avais pu lui poser quelques questions, inutiles au demeurant.

Ah ! Tout cela me donne mal au crâne, j’ai vraiment la désagréable sensation de m’être fait rouler dans la farine, mauvais souvenirs en perspective. Que voulez-vous ? Un pêcheur m’a un jour confondu avec grondin.

Allongé sur mon lit, je me tourne et me retourne. Mais impossible de faire taire mes pensées. Et ce n’est pas la lumière intermittente de la rue qui m’aidera. Une douche ! Voilà ce dont j’ai besoin, même si je sais que je ne rentrerai pas tout de suite dans ma garde-robe. Dans le silence de la pièce, j’entends des voix étouffées, des halètements, des pleurs, des rires, des cris, la vie. Je regarde ma main de cellulose. Qui suis-je ? Ah, pas le temps de répondre et je chasse ces questions en me précipitant dans la douche. Ouais, une douche. Et tant pis pour ma garde-robe. Au pire, je n’aurai qu’à mettre le chauffage par cette magnifique nuit d’été. Au plafond, le ventilateur tourne à vide, brassant un air chaud et saturé d’eau. Debout, à bas de mon lit, je passe dans la salle de bains. Enfin si l’on peut l’appeler ça une salle de bains : une cabine de douche minuscule espacée de seulement quelques dizaines de centimètres du réceptacle d’aisance, avec pour seule source de lumière, une ampoule coincée sous un globe en plexiverre crasseux. Nu, mes vêtements jetés en boule dans un coin, je tourne l’un des robinets. Les tuyaux rotent, crachent. Enfin jaillit un jet d’eau brunâtre et glaciale, entrecoupée de flatulences aquatiques. Au bout de quelques minutes, c’est une eauclaire et fumante, qui enfin sort. Indifférent, je plonge sous les gouttes brûlantes, mon savon sylvain à la main ; résine de mélèze. Un délice ! Je vous le dis. Mais inutile de rester trop longtemps dessous, la physionomie genre ogre de barbarie n’est pas des plus seyantes.

À la fenêtre, ceint d’un peignoir de bain, une cigarette de nabicanis aux lèvres, je me perds en conjectures. Ma chambre plongée dans le noir, le bout de mon mégot est pareil à un phare dans la nuit. Dehors, quelques lampadaires éclaboussent la rue d’une lumière sale, un noctambule quelconque sera passé. En effet, ces derniers ne s’allument qu’en présence de certaines ethnies. Par exemple, vampires ou lycanthropes ne les déclenchent pas, pas plus que les zomboïdes, ce qui évite des accidents malencontreux ; comme ce comte transylvanien embouti par un chataubus, parce qu’il avait été aveuglé par une lumière trop crue. Heureusement, il avait été vite remis sur pied, grâce à quelques généreuses volontaires. Mais voilà, cela fait plus d’une semaine que j’écume les bas-fonds de Nocte, me rendant dans les endroits les plus invraisemblables, où, bien sûr, personne ne l’a vu, sans compter les tuyaux crevés qu’on me refile au passage. Dans le ciel, les nuages se sont dispersés et font place à la voûte étoilée. J’arrive même à distinguer la traînée laiteuse du disque de notre galaxie. Dommage, je n’ai pas de lunettes pour observer ces milliards de points dans l’éternelle. J’aime m’y perdre, oubliant ainsi ma condition physique. À la place, je compulse l’holoplan de la ville. Les Dessous de Saturne clignotent, lumignon perdu dans un océan de noirceur, à quelques encablures de là. D’après la brochure distribuée sous le manteau, le lieu est réservé exclusivement à ces dames ; adeptes des plaisirs saphiques. Sûr que j’ai intérêt à y montrer patte blanche. Et la serveuse ne m’a pas menti sur ce point. La photo des deux géantes à l’entrée de l’établissement n’est pas là pour démentir pas ses propos.

En bas un rugissement se fait entendre et une traînée de poudre dorée se répand sous mon nez, me faisant alors violemment éternuer et non voler. Est-ce ma faute si je suis allergique à la poussière, dût-elle être de færie. De nouveau les rugissements montent du dehors, suivis d’une brusque cavalcade. Sans doute un lycanthrope en rut, qui n’aura pas compris qu’on ne fait pas sa cour à la pleine lune. Un œil dans la rue confirme mon soupçon. Les lumières sont toutes éteintes. Second éternuement. Je sors un mouchoir de mon peignoir, auquel je mets malencontreusement le feu ; oublieux que je suis de mon mégot coincé dans ma bouche. La boule jaune et bleue s’envole par la fenêtre, se consume et meurt. Quelqu’un peste. Je marmonne une excuse. Je reçois une insulte, puis le silence, méprisant. Je hausse les épaules. Quelque chose m’échappe. Une masse noire passe, un dragon, conduit par une silhouette, dont on ne distingue que la tête rougeoyante.

— Tiens un pandorien. Bon sang de bois ! Mais pourquoi a-t-il fait appel à moi et non auxforces pandonriennes, elles sont là pour ça. Bon, je sais qu’elles ne valent pas grand-chose, mais tout de même. Pourquoi s’adresser à un détective privé ?

— Pour éviter le scandale ? me réponds-je. Après tout, il n’a pas mentionné de rançon, ce n’est donc pas un enlèvement. Et c’est vrai qu’à sa place, j’aurais eu l’air fin, si ma fiancée m’avait planté la veille de mon mariage. Enfin, c’est une chose qui n’est pas près de m’arriver. Vous m’avez mieux regardé.

Soudain, un autre détail me revient. Plusieurs de ses effets personnels avaient disparu, pour être exact ses cadeaux de fiançailles, dont une pelisse de thérionide. Voilà qui change singulièrement la donne et son holophotographie me sera aussi utile, qu’une boule de cristal à un haruspice. Que ne m’en suis-je pas souvenu plus tôt ! Oui, oui. J’aurais pu prendre des notes. Cependant, il est des règles intangibles en matière de magie et l’une, et non des moindres, est que deux magies de même nature s’annulent. Je comprends pourquoi ce vieux grigou s’est adressé à moi. Je suis l’un des rares de ma profession à posséder ce don. Ah le vieux renard ! Dire que j’aurais pu exiger une prime plus conséquente, que les 3500 onouros que je lui ai déjà soutirés, en plus de mes frais journaliers. Enfin, je ne cracherai pas dans la soupe, il m’a déjà avancé 10 jours. Pourtant, même soulager de cette interrogation, j’ai toujours la désagréable sensation, que ce n’est pas là la seule raison de son choix. Je sens qu’il me cache quelque chose. Dommage, mais mon nez ne s’allonge que si je suis l’auteur des mensonges, non leur réceptacle.

Je referme alors la fenêtre et allume le radiateur. Quand celui-ci sera chaud, je n’aurai qu’à dormir nu pour accélérer l’assèchement de ma peau de cellulose. En attendant, je tire la lourde tenture mitée et m’en vais ranger mes affaires jetées en un tas informe de chiffons.

Couché sur le lit, je tire quelques bouffées de mon herbe favorite, qui fait déborder mon imagination. Au plafond, les pales déchiquettent impitoyablement les figures, que je m’évertue à dessiner en recrachant la fumée. Je tends la main vers le corps métallique. Visiblement, il est à point. J’éteins la lumière et, plongé dans le noir, j’offre mon corps dévêtu à cette aura dessiccatrice. Les yeux fermés, je me plonge dans le chant de la nuit, parfois troublée par un bruit ou un cri : bruit de bottes, feulements et miaulements, sûrement un chat botté qui s’en vient chercher querelle ou donzelles ; bruissement dans l’air, un vampire à la recherche de sa mie ou luciole à la poursuite d’un garçonnet perdu. Mais il est tard et la fatigue me gagne. Demain, j’irai aux Dessous de Saturne. Sitôt la résolution prise, je m’évanouis dans les bras de Morphée.

Corps de rêve, rêve de corps, voici ce qui habite mes nuits. Au réveil, une question : où suis-je ? Toujours dans un corps de marionnette. N’en manque que les fils, invisibles de préférence. C’est ainsi que je me réveille, tiré de mon sommeil par les trouées de lumières au travers de mes paupières. Si je le souhaite, je peux décrocher un vieux cornet où une voix monocorde et impersonnelle me demandera ce que je souhaite. Bah, je préfère regarder le soleil et écouter mon estomac, prompt à me dire quand il a faim. Nu devant la fenêtre grande ouverte, je manque de peu l’incident diplomatique avec ma voisine d’en face ; une reinette grassouillette, si j’en juge par sa physionomie auriculaire. Drapé in extremis dans le rideau, j’espère simplement qu’elle n’est pas en quête d’un prince charmant, car elle se sera trompée d’adresse. Tout d’abord, je ne possède aucun quartier de noblesse, quant au charme, nous dirons que cela se discute. A reculons, j’attrape mes vêtements dans lesquels, à mon grand soulagement, je me glisse sans difficulté. Odeur de sang, odeur de croissants, odeur de rosée, odeur de matinée, c’est un bouquet qui met en appétence. Un passage devant le miroir, au- dessus du minuscule lavabo, coincé entre la douche et le lieu d’aisance, m’apprend que je suis toujours aussi bien décoiffé. Je vérifie mes possessions dans les poches de mon imperméable et j’enfourne mon paquet de blondes, tout en m’en grillant une au passage.

Dans le couloir, je croise quelques occupants d’une nuit, de tous les sexes. Eux aussi s’en vont prendre leur déjeuner. Les clients sont partis depuis longtemps, ou pas. Cependant, ce matin, je dérogerai et j’irai directement dans le secteur 64° nord, 39° est, pour me sustenter. Ce sera l’occasion d’une promenade dans le parc Grimmault, dont plusieurs octilus de passage m’ont vanté les mérites. Je ne sais trop quoi pensé, tant nos critères esthétiques diffèrent. Cependant, je suis toujours curieux des mystères et de l’étrange. Dehors, je marche en m’orientant à l’aide des holopanneaux. J’en vois qui se meuvent le nez collé à leurs holomontres ou les yeux perdus dans leurs lentilles, tout en slalomant dans la foule dense qui se presse de toutes parts. Vraiment, je ne sais pas comment ils font. La rue, elle, se partage entre boutiques de sortilèges en tous genres, cabinet de désenchantement, salon de grattage ou bar à aventures. Côté circulation, ce sont des échoppes ambulantes ou des transports, qui se partagent le territoire, comme, par exemple, les plexibus qui permettent aux vampires de circuler en toute liberté, pour se rendre à leur lieu de travail, les morgues ou les hôpitaux. En passant devant un marchand de vin, je lui demande un pichet de térébenthine, je me sens encore un peu humide, puis à un meulanger de passage, une meule de fromage.

Passé le tumulte de l’avenue, je m’engage dans de petites ruelles, plus calmes et plus solitaires, jusqu’à déboucher sur un parc, qui tient plus de la forêt des Larmes, que du jardinnoctilien. Assis sur une souche pourrie, entouré d’arbres à la figure de cauchemar, je grignote tranquillement ma meule, arrosée d’essence. Je vois passer une colonie de noiraudes poursuivie par une horde de onis. Quand soudain, j’aperçois la silhouette grise d’un triste sire. Un vieux client. Je sais déjà quelle question il me posera.

— Hé, toi ! Là !

Je lève le nez, innocent.

— Oui ? Que désirez-vous Sir loup ? Goupil, trois cochons ou un chaperon ?

— Non, non ! Aucun de cela ! Je cherche...

Il s’arrête un instant, fouille son costume de bagnard et exhibe une affiche, portrait d’un d’un chien, un basset hound, aux yeux tristes, à moins que ce ne soit la fatigue qui lui dessine de pareils coffres sous les yeux, une touffe orange sur la tête.

— Est-ce que tu l’as vu, mec ?

Je secoue la tête. Suspicieux, il m’examine.

— Tu sais. Si j’avais menti, mon blair aurait pris dix bons centimètres.

Dépité, il s’enfuit dans le sous-bois et je poursuis tranquillement mon déjeuner.

Mais déjà un dogue allemand apparaît au détour du chemin.

— Excusez-boi, bonsieur. Bais, vous n’auriez bas vu basser un écureuil moux. Il b'a boler ma trubbe, annone-t-il avec difficulté.

Je ne comprends pas un traître mot de ce qu’il me dit, son nez est plus bouché encore que le fond de ma cuvette d’aisance. Curieux, les terribles pollens de barmidés se sont depuis longtemps envolés. Je remarque alors son absence totale d’appendice nasale. Néanmoins, retrouver une truffe volée. Non merci, je regrette. On m’a déjà fait le coup avec une lettre. Je décline l’invitation. D’autant que je crois bien avoir déjà croisé le chemin de cet écureuil fou. La dernière fois que j’ai eu affaire à lui, j’étais encore humain et je me suis retrouvé une semaine sans visage. Le temps que marraine trouve un sortilège pour le décoller de la toile, où il l’avait emprisonné.

— Navré de ne pouvoir vous répondre, mon brave. Je ne l’ai pas vu. Mais essayé donc à rebours, il se cache souvent derrière.

Il baisse alors la tête et s’enfonce dans la forêt à reculons.

Finalement, je termine ma promenade pour finir en face des Dessous de Saturne. En premier regard, c’est un bistrot fort élégant, contrastant avec le plexibéton sale et les trottoirs à demi défoncés, où chante un groupe de coffinos à la voix délicate. Aveugles, ils ont développé une capacité à entendre et à toucher les moindres émotions émanant de leur environnement. C’est alors développé un système de croyances fondé sur le chant et larestitution de la moindre des émotions qui viennent à leur portée. Ainsi, j’ai ouï dire que certains avaient accepté de se produire dans des salles prestigieuses, avec des résultats désastreux en certaines occasions. En effet, cela s’était soldé une fois par un magnifique cas d’hystérie élective, suite à la terreur distillée par les coffinos. Ils avaient alors expliqué, que ne captant que des harmoniques stériles, ils avaient paniqué et donc transmis leur peur et leur terreur au travers leur chant. Depuis, les spectacles ne sont donnés qu’après agrément des cercles chamaniques coffinos.

Je traverse la rue et m’approche à la recherche d’une entrée, lorsque je remarque un appendice sur la droite, qui ressemble à une cabine téléphonique.

— Qu’est-ce que tu veux, morpion ? gronde une voix au-dessus de ma tête.

Je lève le nez et découvre une trolle, si j’en crois les crocs dans sa bouche, qui me darde d’un regard noir.

— Je m’appelle Armand Cavalcanti et je suis détective privé.

— Et alors ? grogne mon interlocutrice.

— Je suis à la recherche d’une jeune melnibonéenne et l’on m’a dit que votre établissement recueillait les jeunes femmes en détresse. Pourrai-je voir votre patronne ?

Je devine la réponse, mais il est parfois de belles surprises.

— Et pourquoi tu veux voir la patronne, avorton ?

— C’est que la jeune dame possède une pelisse de thérionide et je suis seul capable d’en annuler la magie.

— Autrement dit, tu demandes à la patronne la permission de mater nos filles.

— Euh... oui.

La réponse ne se fait pas attendre et j’effectue un vol plané tout droit dans le tas d’ordures liquéfiées, en face. Dire que je venais de prendre une douche et un pichet de térébenthine.

De retour à mon hôtel, mes affaires au pressing, moi sous la douche, je rumine ma journée. Bien sûr, j’ai une autre solution pour entrer en contact avec la virago qui dirige l’établissement, bien qu’elle ne me plaise qu’à moitié. Et je vous arrête tout de suite, il n’est pas question que je me travestisse. Je serai aussitôt trahi par le manche de balai, qui ne manquerait pas de me pousser au milieu du visage. Un seul me suffit.

Sec, un caleçon enfilé et un peignoir passé plus tard, je décroche le cornet et compose le numéro de Kazue. Après vingt minutes de palabres téléphoniques, elle accepte de ma requête, pourvu qu’elle passe deux nuits avec moi. À contrecœur j’ai accepté en lui promettant la seconde, sitôt mon boulot, aux Dessous de Saturne, réglé. Comme elle a déjàdonné congé à son patron ce soir, je lui file rendez-vous au couchant, au bar des Cariatides, en face de mon hôtel. Ou cette fille a du nez ou c’est un coup de chance. Enfin, tout ce que je sais, c’est que je vais donner de ma personne ce soir et une autre nuit encore, et cela ne m’enchante pas plus que cela. Que voulez-vous ? Je suis resté fleur bleue. En attendant, je m’en grillerai bien une petite. Seul petit souci, mon haleine encore chargée d’essence, dont les vapeurs s’enflammeront au moindre craquement d’allumette.

Allongé sur le lit, je finis par sombrer dans un sommeil entrecoupé de rêves. Heureusement, la sonnerie grêle de mon cadran mécanique me réveille à temps. Visiblement je n’ai pas franchement dégonflé. Mais cela ne fait rien, car ma garde-robe est toujours bien garnie et les univers oniriques de poches sont très pratiques en la matière. Dans une simple valise peut y tenir l’équivalent d’une armoire noctande. Debout, je me regarde dans un petit miroir fixé sur l’un des murs de la chambre. Je crains de ne détonner un peu dans le décor ; la chemise à jabot est sans doute de trop. Hélas, elle est la seule dans laquelle je puisse rentrer sans crainte de la déchirer. En fait, je me fais plus l’impression d’être un gentleman, comme aime à le pérorer les préciorus, plutôt qu’un détective presque raté. Dans le couloir, à part une femme en tablier, je ne croise personne. Il est encore tôt et ces messieurs-dames ne sont pas encore rentrés. En bas, derrière son comptoir, le patron regarde un vieil holo en noir et blanc. Un vieux ventilateur bruyant soulève les mèches éparses de son crâne écailleux. Je pose ma clé sur le rebord et il s’en empare d’une main molle, sans quitter son film des yeux. Mon imperméable sur le dos, je sors dans la chaleur étouffante de la ville. Encore une anomalie thermique qui n’a pas été déviée. Heureusement que j’ai vu large en matière vestimentaire, car, avec cette humidité, je vais encore gonfler. Ce qui, je n’en doute pas, sera du goût de la demoiselle. Un coup d’œil dans ma poche m’assure que j’ai bien pris mes spéciales, car, dans sa grande mansuétude, marraine m’a offert de quoi contrecarrer sa magie, de la rivagade. Même si, entre nous, j’en répugne l’usage. Comme dirait l’autre, il faut de tout pour faire un monde. Mouais...

À côté de moi, un mendiant a remarqué mon manège et tire le tissu de ma veste, à l’aide de son crochet. Je fouille un instant et lui glisse une pièce de sept onouros dans la main gauche. Je ne sais si elle lui portera chance, seulement que ce ne sera pas avec ça qu’il retrouvera sa main droite. Peut-être une perruque moins délirante ? Il marmonne un vague remerciement et surveillant la circulation chaotique, je traverse la rue pour me rendre dans le troquet en face, où une cariatide factice attend les jambes largement écartées, d’éventuels clients. L’endroit est à peine plus silencieux que le bar des Pendules, le billard en moins. En effet, au fond, la salle est aménagée en piste de lévitation, où se trémousseront bientôt lesnoctambules. Le patron, un elfe noir à la mine joviale, joue aux échecs avec un nain de jardin. J’aperçois sa pioche posée au pied de son tabouret géant. Bon, ce n’est pas tout garçon, mais ce soir j’ai besoin de quelque chose de doux. Sinon, je ne donne pas cher des effets de la rivagade. Des yeux, je parcours la carte. Ah, le choix sera mince et je me vois mal demander un pichet d’eau, même croupie. Cependant, je n’ai pas le temps d’approfondir plus en avant ma pêche miraculeuse, qu’une paire de mains se colle sur mon visage. Et comble du malheur, je sens le bout de mon nez me chatouiller. Vif, je m’empare d’une spéciale dans ma poche de veste et la plante dans ma bouche, me retournant pour lui offrir, ce que j’espère, mon plus beau sourire.

— Salut toi ! minaude-t-elle. Tu m’en offres une.

Comment la lui refuser ? Docile, je sors mon paquet de blonde, dont je frappe le cul sur le comptoir. Un cylindre doré en jaillit. Elle étend l’une de ses mains pour s’en saisir et plante son regard dans le mien. Elle me trouble. Ses yeux sont comme deux abîmes incandescents. Couleur du jade, couleur du jaspe. Ils brillent d’écarlate. Je me perds, je me pare. Heureusement, la rivagade agit déjà. Je sors un briquet d’or et d’argent, d’où émerge un feu brûlant. Elle approche sa cigarette. La flamme lèche le papier et enflamme l’herbe dorée. Embrasée, elle rougeoie, écho brûlant et ardent de ses lèvres incarnates. J’embrase la mienne, la flammerole embrasse le papier, puis les brins d’herbe, qui répandent alors dans mon organisme leur doux et venimeux poison. Des mains jouent avec ma veste, tandis que d’une autre, elle fait signe au patron de nous servir. Profitant d’un instant d’inattention de sa part, je tapote mon nez à l’intention de ce dernier, qui hoche la tête. La rivagade agit, trop peut-être, et le picotement s’évanouit. Je me sens presque gris. Pendant ce temps, ma compagne a attrapé les verres et m’entraîne vers une table à l’écart.

— Alors comme ça, tu veux entrer aux Dessous de Saturne, ronronne-t-elle.

L’une de ses mains se balade sur mon bras droit. Je réprime le frisson naissant et je réponds du mieux que je peux à son invitation. Elle est mignonne. C'est indiscutable. Mais franchement si je pouvais m’éviter cette partie du boulot. Mais pourquoi suis-je alors aussi troublé ? Est-ce la rivagade qui me dicte ainsi ma conduite ?

— Non, je veux juste parler avec la Fée Carabosse. Je lui expliquerai mieux ma requête, qu’à la trolle qui garde l’entrée.

— T’as eu de la chance ! glisse-t-elle, en plaçant judicieusement sa seconde main gauche, tandis qu’elle sirote une gorgée de sa bière ambrée, avant de tirer une bouffée de sa cigarette.

— Sais-tu ce qu’elles font aux tricheurs ?

— Euh... couic ?– Oui, couic, fait-elle en mimant le geste de ses longs doigts fins. Quand elles ont un doute. Hop, elles te font baisser le froc et si tu n’as pas un con dans l’entrejambe. Adieu les bijoux !

Voilà qui a le mérite d’être clair. Seulement, j’ai besoin de voir les filles de Carabosse. Enfin, seulement leurs mains. Il me sera aisé de distinguer celle d’une melnibonéenne.

— Et toi, tu as des contacts avec Carabosse, si je comprends bien.

— On peut dire ça. Disons que de temps à autre, elle m’invite à boire le thé.

Je faillis m’étrangler avec mon verre. Voici un bel euphémisme pour ne pas avouer qu’elles sont amantes.

— D’accord. Et quand la revois-tu ?

— Demain matin, avant mon service. J’aurai ta réponse demain après-midi. En attendant...

Inutile de me faire un dessin. Je finis mon verre et balance un billet sur le comptoir. Un instant plus tard, nous sortons, enlacés, dans la rue plongée dans la nuit noire. Nous patientons quelques instants que les luminaires nous repèrent et nous éclairent. Quelques minutes plus tard, nous baignons dans un brouillard jaune et poisseux, que nous nous dépêchons de traverser.

Dans les couloirs de l’hôtel, quelques sifflets admiratifs et autres remarques grivoises nous accompagnent. Ce qui n’est pas pour déplaire à ma compagne. Et tandis qu’elle distribue sourires et baisers, je m’en grille une nouvelle, avant de l’inviter à entrer dans ma chambre, que je ferme à double tour. Ayant tiré l’unique rideau et éteint le plafonnier pour ne laisser que la minuscule lampe de chevet, elle tire à son tour une cigarette de mon paquet. Je sors mon briquet, dont la flamme me révèle ses traits, des traits ingrats et fatigués, d’où paradoxalement se dégagent une sensualité et une sincérité que je n’aurai jamais soupçonnées. Je la lui allume, hypnotisé par son regard d’éros, tandis que l’une de ses paires de mains ôte mon imperméable, alors qu’elle en fait de même pour elle.

— Tu te dis que si je t’ai demandé à passer ces deux nuits avec toi, c’est à cause de ce que tu as entre les jambes, roucoule-t-elle, en y plaquant sa troisième main droite.

Je n’ai aucune raison de lui mentir et j’acquiesce.

— Il y a de cela. Mais, s’il en avait été ainsi, je serai allé m’en trouver un bien mieux pourvu en la matière, poursuit-elle en me déshabillant, elle-même poursuivant son effeuillage.

Elle tire à nouveau sur sa cigarette. Je regarde la mienne. Elle me dégoûte, en même temps que je sens le goût amer du mensonge emplir ma bouche. Je l’écrase et en prends une autre, une blonde, sans artifices.

— T’es-tu demandé pourquoi tu es redevenue une marionnette de bois, ou du moins en apparence ?

Comme je m’apprête à répondre, elle m’embrasse en me chuchotant tout bas :

— Armand, ce n’est pas à cause de la mort de la Bête.

— Que... ?

— Chut... laisse-toi aller. La réponse est tout au fond de toi et ce soir, je t’en montrerai la voie. Demain, tu iras voir Carabosse. Ensuite, hé bien, cela ne dépendra que de toi, mon a…

Mais je n’entends pas la fin de sa phrase.

Sur ces mots, elle m’invite à m’étendre sur le lit aux ressorts grinçants. Puis elle s’allonge à son tour, après s’être débarrassée de ses derniers oripeaux, ne gardant que ses bijoux de turquoise, de jade et de jaspe. Je laisse ses mains explorées mon corps, quand les miennes font de même, perdu que je suis dans ses yeux au regard impénétrable et implacable. La lampe tombe, l’ampoule se brise, nous sommes la nuit. Qu’y avons-nous fait ? Je ne saurai le dire. Me suis-je noyé dans sa beauté, mélange insoupçonné de volupté et de sensualité ? M’a-t-elle régalé ? L’ai-je désiré ? Nous sommes nous comblés ? Sûrement tout cela à la fois. Mais surtout, qui est-elle ? Je ne le sais pas. Est-elle Kazue, serveuse au bar des Pendules, amante de la Fée Carabosse, ou est-elle ce que, autrefois, j’ai appelé ma conscience ? À moins, qu’elle ne soit quelqu’un d’autre encore. Les questions tournoient à mon éveil. Elle est encore là, couchée à mes côtés, les cheveux emmêlés, la peau encore luisante de nos ébats. Contemplant une dernière fois mon étrange amante d’une nuit, je me retire dans la minuscule salle d’eau. Entre nous, je n’aurai pas cru possible de prendre autant de douches en si peu de jours. Lorsque je sors, elle est devant moi. Elle me tend une serviette, dans laquelle je m’enroule.

— Merci, K...

Mais elle me fait taire d’un doigt posé sur mes lèvres et passe ses bras autour de mon cou. Énigme vivante, elle me sourit, glisse ses lèvres sur les lèvres sur les miennes et monte à son tour dans la minuscule cabine, où j’entends bientôt l’eau couler à flots. Pendant un instant, je flotte. Puis, je pars dans la chambre. Ramassant mes affaires qui traînent, je m’habille et lui crie :

— Où veux-tu déjeuner ?

— Allons aux Cariatides. Ensuite, je filerai aux Dessous de Saturne. Je te ferai savoir quand tu pourras t’y rendre.

Renonçant à la question qui me brûle les lèvres, j’allume une blonde, que je déguste, appuyé sur le rebord du balcon de ma fenêtre. Les nuages ont envahi le ciel ce matin, si bien qu’il est de la couleur du plomb. J’espère simplement que la pluie ne se décidera pas à tomber, lorsque je sortirai tout à l’heure.

— Tu es prête ? lancé-je dans la pièce, comme je n’entendais plus les glouglous des canalisations voraces.

— Presque ! me répond une voix dans le fond de la chambre.

Je referme la fenêtre, non sans avoir jeté mon mégot dans le vent, et attrape mon imperméable, négligemment jeté sur le dossier d’une vieille chaise rapiécée. Quand la jeune femme arrive dans la pièce, une métamorphose s’est accompli et je retrouve Kazue, serveuse un peu vulgaire au bar des Pendules. Envolée la créature sensuelle et noctuelle. Disparue la femme troublante et déroutante. Adieu, divine créature.

Attablés au bistrot des cariatides, nous n’échangeons que peu de mots. En fait, seulement des banalités sans nom, tout en grignotant nos viennoiseries, accompagnées d’un thé de Beylan. Soudain, elle se lève.

— Désolé, Armand ! Je vais être en retard.

Et elle me plante là, au milieu de notre petit déjeuner, sous l’œil sourcilleux du patron. Cependant, comme elle franchit le seuil de la porte, elle se retourne et je retrouve, l’espace d’un instant, celle avec qui j’ai passé la nuit. Quel mystère se cache donc cette fille au sourire énigmatique ? C’est alors que je remarque l’éclat brillant de son annulaire droit. Il me semble avoir déjà vu semblable bijou.

Trop tard, elle a déjà disparu.

Concentré sur mon souvenir, je bois tasse sur tasse pour essayer de réveiller ma mémoire assoupie, malgré la musique ambiante qui me déconcentre. Je règle ensuite ma note et sort, irection le vieux parc et ses arbres rabougris. Assis sous un chêne noueux, je revois le portrait de la demoiselle. Quelque chose ne cesse de me hanter depuis que je l’ai vu. L’anneau, bien sûr ! Je connais les mœurs des melnibonéens et les bagues de fiançailles ne ressemblent en rien à celui de sa soi-disant fiancée. Ah, certainement pas ! Non, l’anneau passé au doigt de cette jeune femme est celui qu’un parent offre à son enfant. J’étouffe un juron. Ah, le salaud, l’enfoiré, le bâtard ! Ce ne sont pas pour mes talents de voyeurs qu’il a fait appel à mes services, mais seulement par peur du scandale. Bon sang ! Dire que depuis que je suis entré dans ce bar, elle était sous mon nez. Seulement, je ne sais quelle attitude tenir désormais. Je ne peux la ramener à son père et alors je reste une marionnette, ou alors je la lui confie et je deviens sa marionnette, humaine, mais marionnette tout même. Ah ! Quand je vous disais que toute cette histoire sentait mauvais. Je suis si préoccupé que je ne vois pas le temps passer. Je ne suis interrompu dans la course folle mes réflexions, que par la présence d’une trolle, celle-là même, qui m’avait offert la veille mon baptême de l’air, jusqu’àce merveilleux et délicat tas d’ordures.

— Hé, morpion ! La patronne veut te voir.

Je me relève, un peu inquiet. On le serait à tout le moins, face à une interlocutrice aussi féroce.

— Heu... désolé pour hier. Mais les voyeurs dans ton genre ne sont pas les bienvenus aux Dessous de Saturne.

— À charge de revanche alors.

Mais elle ne répond rien et pars d’un si bon pas, que j’ai du mal à le soutenir. Je n’ai pas sa longueur de jambes, moi. Enfin, vaille que vaille, nous arrivons derrière les Dessous. Là, elle ouvre alors une porte dissimulée dans le mur en briques et m’invite à entrer.

— Son bureau est au troisième étage. L’ascenseur au fond t’y conduira.

— Merci.

Et la lourde porte caméléon se referme sur moi. Au fond, un lumignon écarlate signale la cage. La cabine m’y attend déjà. Je monte et appuie sur le bouton marqué d’un trois. À peine quelques secondes plus tard, une voix de crécelle m’interpelle :

— Entrez, jeune homme !

J’obéis et découvre une pièce toute en moquette de velours. De grandes baies vitrées embrassent du regard la ville illuminée. En retrait, un énorme bureau en chêne, d’où émerge une paire d’yeux étincelants, inquiétants et inquisiteurs. Carabosse n’a pas volé sa légende.

— Je sais pourquoi vous êtes là et je vais accéder à votre requête, grince-t-elle. Néanmoins, permettez-moi d’y mettre une condition, monsieur Cavalcanti. Êtes-vous toujours d’accord ?

— Oui. Faites, je vous en prie.

— Très bien. Vous ne pourrez voir que leurs mains. Cela vous va-t-il toujours ?

— Oui, madame.

Elle me fait alors signe de la suivre et m’emmène près d’un mur, où j’aperçois une petite niche.

— Mes filles sont de l’autre côté. Vous pourrez voir leur main autant de fois qu’il vous plaira, mais interdiction de les toucher.

J’acquiesce. Hélas, comment retrouver ses mains si fines et délicates, si ce n’est par le truchement de mes doigts. Cependant, voici que la première arrive et ainsi, une heure durant, défile la troupe de la Fée Carabosse. J’en retiens sept, sept melnibonéennes, aux mains de soie et d’argent. Et alors que l’angoisse s’empare de mon être, à la recherche d’une cigarette, mes mains fouillent frénétiquement mes poches, quand mes doigts heurtent quelque chose. Délicatement, je sors l’intrus de ma poche. C’est un anneau. Son anneau ! Mais quand l’a-t-elle glissé dans ma poche ? Elle l’avait encore en me quittant brutalement ce matin même. Elle l’aura confié à la trolle, qui me l’aura alors glissé dans la poche. La confiance retrouvée, je demande à dame Carabosse la permission de leur faire essayer le bijou.

— Faites jeune homme, acquiesce-t-elle un sourire en coin.

Ivresse, elle me saisit. Pourquoi le fais-je ? Non, pour qui le fais-je ? Pour me racheter et me faire pardonner auprès de marraine la fée ? Ou pour nous libérer tous deux de ces figures imposées et ainsi répondre à ces élans qui ont saisi mon cœur ? Derrière moi, je sens la présence rassurante de la fée Carabosse. Encore une fois, qui se cache derrière la légende. Une sorcière noire et malfaisante ou n’est-ce qu’un simple un masque pour dissimuler son cœur immense ? Ma vue se brouille et mes pensées se troublent. Les mains défilent et nulle part ne se glisse l’anneau, sauf pour l’une d’entre elles, la quatrième. Je tressaille, car je sens ses doigts effleurer ma paume. Mais ce n’est pas moi. C’est elle qui me saisit la main et résonne l’écho des paroles de Carabosse. J’ai peur. Je suis saisi de terreur. J’attends le châtiment :

— Sors donc mon enfant ! Et ne fais donc pas cette tête, Armand Cavalcanti. L’esbroufe est un art que je cultive en douce.

Je la découvre, elle, Ophélia, troublante et fascinante princesse melnibonéenne. Envolée Kazue, serveuse au bar des Pendules. Elle est vêtue d’une robe en tulle mauve et porte à son bras sa veste en cuir de thérionide. Dans l’éclat de ses yeux rubis, je lis les magnifiques choses découvertes dans le mystère de cette étrange nuit, où se sont mêlées nos passions.

— Tu peux repartir avec elle. Cependant, avant que tu ne t’en ailles, puis-je te poser une question ?

— Bien sûr, dame Carabosse.

Elle me fixe alors de son regard, chargé de menaces.

— Que feras-tu, Armand Cavalcanti ? Obéir et redevenir humain, ou écouter ton cœur et rester à jamais une marionnette.

— Peu m’importe de rester de bois vert. Je préfère encore me dédire et m’enfuir avec elle, pour une vie d’aventures et d’infortunes.

Carabosse sourit.

— Je ne peux défaire complètement le sortilège qui t’emprisonne. Mais je pense que cela suffira à vous combler tous les deux.

Ophélia pouffe alors de rire en me voyant rougir.

Et depuis ? Depuis, nous demeurons par monts et par vaux, Ophélia et moi, au gré des énigmes et des mystères. Marraine ne m’a jamais pardonné cet écart de conduite. Je n’en ai que faire, car j’ai suivi mon cœur et nous en sommes tous les deux très heureux.

  
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