Lecture d'un chapitre
6 « Les Contes de Noël »
5 « L'Orgue de Cristal »
Publié par Beatrice Aubeterre, le dimanche 13 décembre 2020

« Nous voici à Eisnadel ! » déclara Alexandre d’un ton dramatique, en désignant d’un grand geste le paysage grandiose qui les entouraient. Après avoir grimpé la route qui courait au flanc de la montagne, le fiacre électrique s’était arrêté sur une corniche, à mi-chemin vers le sommet. Si la vision des pics couverts de neige représentait toujours un spectacle impressionnant, l’hiver le rendait féerique. Les sapins poudrés de blanc formaient une marée qui montait à l’assaut des pentes abruptes ; sur une large avancée rocheuse, suspendu entre la terre et le ciel, s’élevait un village minuscule, un ensemble de chalets dominé par la forme imposante d’un château de pierre immaculée. Avec ses tourelles élancées, il semblait tout droit sorti d’un livre d’images.

L’érudit inspira profondément. Au milieu des montagnes, il oubliait qu’il approchait de la soixantaine et se sentait aussi vigoureux qu’un jeune homme. Sa pelisse d’un violet profond et sa casquette fourrée le garantissaient de la fraîcheur de l’altitude. Son cœur vibrait quand il contemplait le paysage sublimé par un air transparent et un pâle soleil hivernal.

Généralement, le comte Alexandre d’Harmont, encyclopédiste de l’Étrange, passait les fêtes de Noël dans des coins de France où il se plaisait à étudier les coutumes locales. Deux semaines plus tôt, il aurait ri de bon cœur si on lui avait dit qu’il renoncerait à son séjour dans un pittoresque village provençal pour se rendre dans les Alpes autrichiennes, dans une région reculée qui semblait figée dans un Moyen Âge d’opérette. Le château n’était pas sans lui évoquer ceux de Louis II de Bavière, en particulier Neuschwanstein, mais à une échelle bien plus réduite. Il avait tenté de se renseigner sur Eisnadel, mais n’avait rien pu trouver sur l’histoire de ce monument, pas plus que sur son possesseur, le comte – ou plutôt le graf, comme on disait en ces régions – Dieter von Dunlklertraum. Comme si l’un comme l’autre était apparu spontanément en ce monde… Et cela ne faisait qu’aiguiser sa curiosité !

« Si vous avez assez profité du paysage, peut-être pouvons-nous repartir ? »

Alexandre se tourna vers son compagnon de voyage ; le jeune homme l’attendait, appuyé contre la carrosserie du fiacre électrique, les mains dans les poches. Henri Berliniac, journaliste à l’Hermès parisien, s’était laissé persuader à l’accompagner et devait déjà le regretter, à son expression blasée.

« Vous devriez profiter de ce paysage. Cela vous change des murs parisiens ! Ne me dites pas que cette splendeur ne vous touche pas !

— Bien sûr que si… mais je ne l’admire pas au point de demeurer dans le froid à en contempler le moindre détail. De plus, Angélique s’impatiente ! »

Alexandre se tourna vers le véhicule ; à l’intérieur, il aperçut le visage boudeur d’une fillette d’une douzaine d’années, qui lui lança un coup d’œil sombre. Alexandre soupira et retourna vers le fiacre, tandis qu’Henry se glissait derrière le volant et redémarrait l’engin. La turbine se mit à vrombir et les roues reprirent leur mouvement, portant les trois voyageurs le long de la petite route qui serpentait à flanc de montagne, heureusement déneigée par les soins du graf.

Après deux bonnes heures, ils arrivèrent enfin aux portes de la ville. À l’autre bout d’un pont qui enjambait une vallée abrupte, un châtelet couronné de deux tours montait la garde. Sitôt cet ouvrage derrière eux, le comte éprouva le sentiment de pénétrer dans un village de carton-pâte : de part et d’autre de la rue principale se dressaient de coquettes maisons à colombages, dont les étages se rejoignaient parfois au-dessus de leur tête par des passages couverts. Les pavés avaient été déblayés, mais les toits disparaissaient toujours sous une épaisse couche blanche. Des lanternes de fer forgé apportaient une clarté bienvenue dans le jour déclinant. L’unique auberge se trouvait juste à l’entrée de la ville ; le patron, un homme robuste ceint d’un tablier immaculé, arborait un gilet d’un vert pimpant. Il les accueillit avec une courtoisie joviale :

« Monsieur d’Harmont, c’est cela ? Vous êtes français ? Ah, Paris ! J’aurais aimé pouvoir y aller, mais vous savez ce que c’est… Vous pouvez garer votre engin dans la cour intérieure. Mais oui, il y a de la place ! »

Tout en discutant, il leur désigna la porte-cochère qu’un garçon d’écurie finissait d’ouvrir pour leur livrer passage. Le gamin prit leurs bagages et les suivit dans l’escalier, tandis que le patron les menait à leurs chambres :

« Monsieur le comte, vous aurez la cinq… Pour votre ami et sa jeune sœur, ce sera la six ! »

Angélique ricana discrètement de cette bévue, somme toute compréhensible : Henri semblait bien trop jeune pour avoir une fille de cet âge. Malgré tout, aucun des voyageurs ne jugea bon de rectifier l’erreur.

« Vous n’aurez qu’à vous installer, poursuivit le brave homme. Dès que vous serez prêts, vous pourrez descendre au salon ! Si vous voulez dîner ici ce soir, nous le servirons jusqu’à tard dans la nuit, pour les clients qui reviendront de la veillée de Noël. »

Les voyageurs le remercièrent et commencèrent à s’installer. Alexandre trouva sa chambre tout à fait à son goût, avec ses murs blancs rehaussés d’une corniche jaune d’or et décorés de tableaux aux couleurs vivantes. La pièce n’était pas grande, mais confortable, avec un lit à baldaquin, un petit bureau et un coin dédié à la toilette derrière un paravent. Il prit le temps de se rafraîchir avant de rejoindre ses deux amis dans le salon, une vaste salle tapissée d’un papier vert sombre orné de motifs dorés. Il s’assit avec un soupir de contentement dans un profond sofa, en attendant ses compagnons de voyage. Bientôt, il vit apparaître la mince silhouette du journaliste. Le jeune homme se laissa tomber en face de lui et passa une main dans ses cheveux blond foncé.

« Eh bien, je ne suis pas fâché d’être arrivé ! Je ne vous cacherai pas que conduire sur ces routes périlleuses fut éprouvant…

— Je veux bien vous croire. Angélique est restée là-haut ? »

Henry haussa les épaules :

« Ce voyage ne l’enchante guère. Je n’aurais pas dû insister pour l’emmener. Pour une fois, je me suis montré autoritaire. Même si cette période ne signifie pas grand-chose aux yeux des miens, j’ai eu envie d’une ambiance… familiale. »

Il haussa légèrement les épaules :

« J’espère que cette mauvaise humeur lui passera. Et si vous me parliez du but de notre visite ?

— L’orgue de cristal ? »

Les yeux d’Alexandre se mirent à briller :

« Même s’il n’est connu que depuis peu, on lui prête des capacités très spéciales… Les légendes qui l’entourent sont propres à exciter ma curiosité. J’ai hâte de l’entendre jouer lors de la veillée ! »

Depuis plusieurs décennies, Alexandre s’était lancé dans la rédaction d’une somme titanesque, dans le but de répertorier le plus grand nombre de phénomènes inexpliqués. Il s’attribuait lui-même le titre d’« Encyclopédiste de l’Étrange », qui figurait jusque sur ses cartes de visite.

Henri demeura pensif un moment, avant de reprendre la parole, une expression dubitative sur son visage fin et spirituel :

« Rassurez-moi… Nous n’allons au-devant d’aucun péril, cette fois ? Si j’ai accepté de vous accompagner, ce n’est pas pour jouer les redresseurs de torts…

— Non, bien sûr que non ! Vous pensez vraiment que je vous aurais menti ? »

Henri soupira :

« Votre curiosité vous rend téméraire, parfois… »

Alexandre pouffa de rire :

« Henri ! Entendre cela de votre bouche, voilà qui est plutôt distrayant ! »

Le journaliste croisa les jambes et s’enfonça dans le dossier confortable de son fauteuil :

« Mon cher Alexandre, permettez-moi de protester ! Il m’arrive en effet de courir des risques, mais c’est en toute connaissance de cause… Même si je veux bien admettre que les conséquences sont identiques ! »

Les deux compères éclatèrent de rire. Depuis plusieurs années, ils remplissaient des missions pour le gouvernement français, en enquêtant sur des faits étranges susceptibles d’embarrasser la République. Le comte mettait à profit sa vaste connaissance du domaine ésotérique et son habileté à manier la lame qui se cachait dans sa canne à pommeau d’argent, et Henri sa vivacité d’esprit et ses pouvoirs de persuasion… mais pas seulement. Si Alexandre avait dû décrire en peu de mots la nature de son ami, il aurait dit qu’il était un peu plus qu’humain… de même, d’ailleurs, que la jeune Angélique, qui n’avait que l’apparence d’une enfant.

Le patron leur porta deux verres, un Cognac ancien pour Alexandre, un vin de Porto pour Henri. L’érudit en profita pour lui poser une question qui le démangeait :

« Mon brave, depuis combien de temps êtes-vous installé ici, à Eisnedel ?

— Depuis environ un an.

— Savez-vous quand a été construit l’orgue qui se trouve dans la chapelle du château ?

— Hélas non, monsieur. Mais vous pouvez le demander au graf lui-même ! C’est un homme très courtois ! »

Tandis que l’homme s’éloignait, le journaliste le suivit d’un regard pensif avant de se tourner de nouveau vers son ami :

« Vous n’avez rien remarqué de particulier ?

— Sur cette ville ?

— Oui… Elle présente une apparence des plus traditionnelles et pourtant, elle semble pimpante, comme si elle venait d’être construite.

— Je me faisais la même réflexion, répondit le comte. Elle a pu être totalement rénovée sur volonté du graf, mais je peine à le croire… »

Henri opina gravement, puis haussa les épaules :

« Et si c’est le cas, est-ce bien grave ? Le graf n’est sans doute qu’un original qui rêvait de son propre minuscule royaume figé dans le temps…

— En effet… il ne serait pas le premier, et le résultat est plutôt réussi ! En tout cas, ajouta Alexandre d’un air gourmand, ce mystère me plaît bien ! M’accompagnerez-vous ce soir à la veillée ?

— Bien sûr ! J’ai bien envie moi aussi d’admirer ce chef-d’œuvre. Par contre, je ne peux vous promettre de ne pas m’endormir !

— Je vous remercie de ce sacrifice ! » déclara Alexandre avec amusement.

Les choses seraient bien plus distrayantes avec son complice !

 

***

 

La chapelle se trouvait dans la cour du château, à l’écart du bâtiment principal. Le graf l’ouvrait à la population de la ville, qui devait tenir tout entière à l’intérieur de la nef. Il s’agissait d’un monument de style néo-gothique flamboyant, édifié dans une pierre blanche qui la faisait ressembler à une sorte de confiserie. L’intérieur arborait des couleurs vives ; les voûtes se paraient d’un ciel étoilé, les arceaux de filets rouge et or, les statues d’habits richement ornementés. Pourtant, tout le reste passait inaperçu dès que le regard se posait sur la tribune d’orgue, qui se situait non pas au-dessus du portail, mais dans l’abside à l’arrière de l’autel. Sur une base de marbre sombre s’élevait un buffet d’ébène d’une belle sobriété, mais aux courbes élégantes. Toute cette noirceur mettait en valeur les tuyaux de l’instrument : au lieu de tubes de métal argenté se dressaient de véritables piliers translucides, comme des cristaux de quartz d’une longueur improbable ; ils miroitaient d’éclats irisés sous la lueur des vastes chandeliers qui illuminaient l’édifice.

À la grande surprise d’Alexandre – et sans doute d’Henri lui-même –, Angélique avait accepté de les accompagner. Malgré son expression chiffonnée, la fillette était charmante avec sa petite cape de fourrure blanche, la toque posée sur ses cheveux aile de corbeau et un long manteau gris pâle qui s’harmonisaient avec ses yeux. Henri avait également fait des efforts, avec un élégant pardessus d’un brun clair et un chapeau de même couleur. Quant à Alexandre, il avait opté pour une redingote d’un rouge avec des parements verts, assorti à son haut-de-forme. Quand le trio fit son entrée, il ne passa pas inaperçu. De nombreux regards les accompagnèrent, suivis de chuchotements. La moue d’Angélique s’accentua, mais Henry sourit avec affabilité. Les trois visiteurs s’installèrent un peu à l’écart, en s’assurant d’avoir une vue parfaite sur le majestueux instrument.

La messe débuta bientôt. Alexandre tira de sa poche son vieux missel dont les pages se détachaient sous l’effet de l’usure. Après avoir assisté à nombre de faits étranges, l’érudit savait que chaque religion détenait au moins une part de vérité. Il considérait cette cérémonie si ancienne comme un moyen parmi tant d’autres d’approcher une certaine réalité mystique et spirituelle. Une odeur d’encens se répandit dans l’église ; le prêtre entra, suivi de trois enfants de chœur. L’orgue avait commencé à jouer, égrenant des notes à la vibration inhabituelle, si pures et cristallines qu’elles en éclipsaient les paroles du célébrant. Tandis qu’elles déferlaient dans la nef, Alexandre sentit une émotion intense s’emparer de lui…

La magie de Noël. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas éprouvé ? À un moment de sa vie – il savait précisément lequel, même s’il n’avait aucune envie d’y songer –, il avait perdu ce sentiment de grâce. Le comte prononçait machinalement les réponses attendues, mais il avait l’impression de flotter dans une bulle de bonheur presque extatique, qui emplissait ses yeux de larmes… non pas dues à une quelconque tristesse, mais à une joie profonde autant qu’indéfinissable. Une émotion qu’il ne se souvenait pas d’avoir ressentie depuis bien des années…

Il lança un regard vers Henri, et constata qu’il ne porta pas l’expression un peu ironique qu’il adoptait bien souvent, mais qu’il affichait un émerveillement qui lui donnait l’air d’un adolescent. Même Angélique semblait transfigurée, comme si elle avait réellement été la fillette de douze ans que chacun croyait voir.

Malgré tout, l’érudit ne put s’empêcher de remarquer un fait étrange : l’orgue n’avait à aucun moment cessé de jouer, même quand le prêtre parlait… La musique se limitait alors à un mince soupir, mais elle demeurait présente.

Enfin, la cérémonie toucha à sa fin, chacun prit la direction de la sortie. Alexandre, Henri et Angélique retournèrent à l’auberge. Le comte s’aperçut que sa joie irréelle s’était évanouie, même s’il en conservait quelques échos. À l’expression de ses amis, il comprit qu’il en allait de même pour eux.

« Ce n’était pas désagréable, ni même malveillant, mais je pense que nous avons été manipulés, musa Henri.

— C’est possible, admit Alexandre. En ce qui me concerne, la nostalgie a pu jouer un rôle, de même qu’un reste de sentiment religieux… mais je doute que ce soit le cas pour vous ! »

Le journaliste opina gravement :

« Vous pensez vous aussi que cet orgue est suspect ?

— En effet. Il n’a jamais cessé de jouer… Pourquoi, si ce n’est pour maintenir cette émotion chez les fidèles ?

— Dans quel but, à votre avis ? Créer une sorte de… faux miracle de Noël ?

— C’est possible…

— Dans tous les cas, je trouve cela des plus étranges. »

Alexandre laissa son regard errer sur l’église qui disparaissait à présent dans l’ombre :

« Moi aussi… mais il sera plus confortable d’en discuter au chaud ! »

Il ne fallut que quelques minutes aux deux complices pour regagner l’auberge. Leur table les attendait, dans une grande salle lambrissée, décorée de rameaux de houx et de sapin. L’hôte leur servit un plat de carpe à la bière que le comte avait été avide de goûter, accompagnée de pommes de terre grillées, puis des biscuits sablés arrosés de vin chaud. Une fois repus, ils se réunirent dans la chambre d’Henri, qui ne différait guère de celle d’Alexandre si ce n’était pas la petite alcôve séparée où se trouvait le lit d’Angélique, et une table basse devant un canapé.

L’horloge au mur sonna deux heures du matin. Pourtant, aucun d’entre eux n’avait envie de dormir. Un mystère se profilait et il n’en fallait pas plus pour garder leur imagination en éveil.

« À votre avis, demanda Henri, à quoi peut-on attribuer cette influence manifeste sur les émotions des fidèles ?

— Cela ressemble à de l’empathie projective… supposa le comte. Peut-être que l’orgue ne fait que décupler les émotions déjà présentes dans la pièce, au point de leur donner une telle puissance qu’elles submergent l’assemblée…

— C’est une possibilité. Cela pourrait aussi, justement, provenir d’un empathe projectif, dont l’orgue décuplerait les talents.

— En effet… »

Angélique, qui était restée silencieuse jusque-là, se redressa un peu et regarda les deux hommes :

« Et si c’était l’orgue lui-même qui suscitait seul ces émotions ? »

Henri tourna vers elle un regard pensif :

« Cela me semble difficile… Certains sons peuvent provoquer la peur ou le malaise, d’autres apaiser… mais rien de plus complexe. »

Un moment de silence plana dans la pièce, puis la fillette reprit la parole :

« Pourquoi ne pas aller l’examiner ? Après tout, à cette heure, l’église doit être vide ! »

L’idée choqua Alexandre, mais à mieux y réfléchir, s’ils se contentaient d’examiner l’instrument, cette intrusion ne comporterait rien de répréhensible… Après tout, l’aventure demeurait une partie intégrante de leur existence. Avec un mystère à explorer, Noël n’en semblerait que plus magique !

 

***

 

Un quart d’heure plus tard, les trois compères se glissèrent hors de l’auberge. Angélique avait tenu à venir, malgré la réticence initiale des deux hommes. En chemin, ils admirèrent cette nuit silencieuse et poudrée de neige qui scintillait sous les étoiles. S’il régnait un froid pinçant, l’air leur paraissait d’une incroyable pureté. La lumière de la Lune leur permettait d’y voir comme en plein jour.

Les trois conspirateurs avaient revêtu des habits sombres pour se fondre dans l’obscurité, mais assez chauds pour les garantir de l’hiver. La ville d’Eisnadel était si petite qu’il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre l’enceinte du château. La grande porte avait été fermée, mais ils découvrirent une poterne dont Henri eut tôt fait de crocheter la serrure.

Les trois aventuriers regardèrent autour d’eux : ils n’aperçurent aucun garde, ce qui ne semblait pas surprenant dans un lieu aussi tranquille. L’église dressait ses murs blancs et somptueusement ornés sur leur gauche, précédée par un large parvis dallé. Alexandre, Henri et Angélique longèrent l’enceinte, pour éviter d’être repérés en traversant un espace dégagé. Ils pénétrèrent dans l’édifice religieux par une entrée secondaire qui ne résista pas aux doigts agiles du journaliste. Au moment de se glisser à l’intérieur, Alexandre se tourna vers ses deux complices ;

« Peut-être vaut-il mieux que quelqu’un reste à l’entrée pour monter la garde… »

Henri adressa un large sourire à son ami :

« Quand je vois à quel point ce mystère vous passionne, il me semble naturel de vous laisser y aller ! »

Il se tourna ensuite vers Angélique :

« Et comme l’idée d’examiner l’orgue vient de toi… Que dirais-tu d’accompagner Alexandre ? »

La fillette esquissa un sourire supérieur :

« Pour une fois que j’ai l’occasion de vivre une véritable aventure, au lieu de pêcher des informations pour toi, je ne vais pas refuser ! »

Le journaliste poussa un soupir, une lueur attendrie dans les yeux :

« Bien, je vais donc rester ici, seul dans le froid, pendant que vous vous amuserez ! »

L’érudit s’inclina devant lui :

« Je vous adresse mes plus humbles remerciements ! »

Il s’effaça pour laisser entrer Angélique avant lui. Elle le regarda avec hauteur, avant de pénétrer dans le bâtiment avec l’allure altière d’une reine. Alexandre lui emboîta le pas.

« Vous ne devez pas vous amuser tous les jours ! » glissa-t-il à Henri.

Son ami leva les yeux au ciel :

« Si vous saviez… »

L’intérieur de l’édifice était plongé dans l’ombre ; seuls quelques cierges qui brûlaient sur l’autel et dans les chapelles adjacentes le tiraient de la pénombre. La lueur se reflétait par éclat sur le magnifique orgue de cristal. Alexandre sortit de sa poche une lampe de mineur qu’il alluma, ce qui lui permit de se diriger sans heurter les bancs. Il trouva rapidement l’escalier qui menait à la tribune ; celui-ci, dissimulé derrière un pilier, s’élevait en hélice ; il avait été façonné en un métal si finement ajouré que le comte craignit de le voir s’effondrer sous son poids. Angélique lui glissa un petit regard triomphant avant de s’engager sur les marches d’un pas si léger qu’elle aurait pu flotter.

Non sans un d’appréhension, Alexandre la suivit ; l’édifice se révéla d’une parfaite stabilité ; quand il mit pied sur la tribune, la fillette était depuis longtemps arrivée en haut et examinait déjà l’instrument. L’érudit s’approcha à son tour et éclaira le pupitre, qui ne différait pas de ceux d’un orgue classique avec ses claviers superposés et son jeu complexe de pédales.

Angélique se pencha vers la base des tuyaux de cristal et les contempla un instant, puis s’assit à même le sol, entoura ses genoux de ses bras et ferma les yeux. Alexandre comprit aussitôt ce qu’elle tentait de faire. La petite brune possédait, tout comme Henri, d’étranges capacités qui lui permettaient d’envoyer son esprit explorer ce qui ne pouvait l’être par ses sens ordinaires. Le comte se sentit touché par la confiance dont elle faisait preuve en s’en remettant à lui si un danger physique devait survenir…

Ou peut-être était-elle juste très sûre d’elle.

L’érudit, pour sa part, ne disposait pour tout talent que son vaste savoir et son regard analytique. Vus de près, les cristaux ne ressemblaient à aucun minéral qu’il pouvait identifier ; bien que translucides, ils émettaient une légère lueur, qui changeait légèrement et subtilement de teinte selon le tuyau. Il tendit la main pour en toucher un…

« Non ! »

La voix chargée de panique d’Angélique résonna sous la haute voûte de l’église. En se retournant, Alexandre remarqua que le visage de la fillette était couvert de larmes. Qu’avait-elle perçu lors de sa singulière exploration ? Elle glissa soudain au sol, sanglotant de façon incontrôlable… puis, à ces pleurs, succéda un rire strident, irrépressible, qui effraya plus encore l’érudit. Inquiet, il déposa sa canne et se précipita vers la mince silhouette ; il s’agenouilla auprès d’elle, passa un bras sous ses frêles épaules et la secoua non sans douceur :

« Angélique… Est-ce que vous m’entendez ? Réveillez-vous… »

La fillette se mit à hurler, comme en proie à la terreur. Le comte ne savait que faire : pouvait-il la laisser seule pour aller chercher Henri ? Non, il ne pouvait s’y résoudre… Après tout, elle ne devait pas peser bien lourd. Peut-être pourrait-il la porter à l’extérieur de l’église !

Angélique s’était un peu apaisée… Il prit une longue inspiration et passa son autre bras sous ses jambes pour la soulever.

« Mon orgue vous intéresse à ce point ? »

Alexandre se retourna et aperçut un homme qui semblait sorti de nulle part. Grand et de belle carrure, il portait un costume sombre orné de passementerie dorée. Sa moustache et ses épais favoris lui conféraient un air d’importance. Alexandre sentit sa gorge se serrer en voyant qu’entre ses mains gantées de blanc, il tenait sa canne à pommeau d’argent, le privant de son arme.

« Graf Dieter von Dunlklertraum, se présenta-t-il. Si vous vouliez examiner mon instrument, vous auriez tout aussi bien pu demander… poursuivit-il avec un petit sourire froid, dans un français parfait. Je vous aurais sans doute répondu par l’affirmative. Mais non, vous vous êtes introduit ici comme un voleur… »

Sa voix semblait plus amusée que scandalisée, mais Alexandre nota l’éclat calculateur dans son regard.

« Qu’est-il arrivé à cette enfant ? reprit le maître des lieux avec plus de curiosité que de compassion. Aurait-elle touché l’orgue ? C’était fort imprudent de votre part de l’amener ici… »

Alexandre sentit son cœur s’accélérer. Avec douceur, il reposa la fillette au sol :

« Elle a dû prendre peur et s’évanouir, déclara-t-il d’un ton qu’il espérait convaincant. Il faudrait que je la ramène à son père, si vous voulez bien…

— Non, mon cher monsieur… Puisque vous avez voulu pénétrer ici sans y être invité, allez jusqu’au bout et soyez mon hôte ! »

Il esquissa un geste de la main et aussitôt, deux hommes robustes en livrées sombres apparurent. L’un des deux souleva Angélique ; l’autre vint se placer de façon menaçante derrière le comte. Le graf eut la bonté de lui rendre sa canne ; à son regard, il avait compris qu’elle recelait une arme, mais il savait aussi qu’Alexandre n’avait aucun intérêt à l’employer. La petite troupe n’emprunta pas l’escalier qui donnait sur l’intérieur de l’église, mais une porte sur l’arrière de la tribune, dissimulée dans le placage d’ébène. Elle les mena dans un couloir garni de boiseries, aménagé dans l’épaisseur des murs d’enceinte. Alexandre s’inquiétait plus pour Angélique plus que pour lui-même… Il espérait que la fillette se remettrait de la crise qu’elle avait dû subir en entrant en contact avec l’orgue, mais pour le moment, elle demeurait inconsciente.

Le couloir rejoignit rapidement les corridors du château, éclairés par des lampes à huile accrochées des patères. Ils arrivèrent enfin devant une cage métallique qu’Alexandre reconnut comme un ascenseur. Le Graf lui lance un regard goguenard :

« Pourquoi cet air surpris ? Ce n’est pas parce que j’apprécie cette ambiance médiévale que je rejette toute technologie ! »

Les portes coulissantes s’ouvrirent ; le graf lui fit signe de monter. L’érudit en profita pour lancer un regard sur le visage pâle d’Angélique. Son cœur se serra, d’autant plus quand il songea à Henri. Son ami trouvait-il toujours en poste dehors ? Avait-il été alerté d’une façon ou d’une autre de l’épreuve qu’avait subie sa fille ? La culpabilité le submergea.

« Je suis désolé », souffla-t-il.

La cabine s’éleva dans un grincement de poulies ; au bout d’une éternité, elle s’immobilisa dans les hauteurs du château, sans doute au sommet d’une des tours d’opérette. Le petit groupe descendit dans un hall étroit, puis pénétra dans une chambre qui occupait l’essentiel de l’étage.

Deux fenêtres arquées ouvraient dans le mur arrondi ; des panneaux ornés, peints en vert et or, couvraient les parois. L’homme de main qui portait Angélique la déposa sur un grand lit à baldaquin avant de quitter la pièce. Elle remua légèrement, souleva même une paupière, mais la referma aussitôt, puis se tourna sur le côté et se recroquevilla en chien de fusil.

« Nous allons la laisser récupérer, déclara le graf. En attendant, puisque cela vous intéresse tant, nous allons parler de mes travaux… »

Il désigna au comte deux fauteuils qui encadraient une table basse, où se trouvaient un flacon et deux verres.

« Aimez-vous les liqueurs d’herbe des montagnes ? »

Alexandre acquiesça en silence. Le graf remplit deux verres et en leva un en guise de salut :

« À mon orgue de cristal ! Et au mystère qu’il représente pour vous… D’ailleurs, je n’ai pas retenu votre nom ?

— Je suis le comte Alexandre d’Harmont, répondit aimablement l’érudit, qui ne voyait aucune raison de cacher son identité.

— Bien… Monsieur le Comte, que diriez-vous de prendre part à mes expériences ? »

Alexandre se raidit ; son expérience des investigations ésotériques lui avait appris à se méfier de l’affabilité des personnes qu’il soupçonnait de sombres desseins, et le graf ne faisait guère exception…

« Ma foi, peut-être pouvez-vous m’expliquer de quoi il en retourne ? demanda-t-il avec prudence.

— Vous comprendrez qu’il n’est pas courant pour moi de trouver quelqu’un en train en pleine nuit dans la chapelle de mon château. Je suppose que les capacités de mon orgue vous ont surpris. Puisque vous êtes si curieux, je veux bien vous offrir des réponses. En échange, je solliciterai de vous une petite contribution… Rien de bien méchant, comme vous allez le constater vous-même. Juste… quelques émotions… »

Les yeux d’Alexandre s’écarquillèrent :

« Des émotions ? Pour quoi faire ?

— Pour les préserver. Comme les phonographes peuvent enregistrer les sons, et la photographie les images, j’ai trouvé moyen de les fixer, au moins sous leur forme la plus pure, afin de les restituer…

— Il me semble difficile d’en produire sur commande… remarqua Alexandre.

— Pourtant, c’est possible. Comme un diapason donne le la, j’ai de quoi susciter une étincelle qui embrasera votre esprit… Selon sa couleur, vous éprouverez des sentiments différents, que vous tirerez sans doute du plus profond de vos souvenirs. Noël constitue une période très propice à cet exercice… »

L’érudit hésita… D’un côté, il éprouvait la plus grande méfiance envers les intentions du graf, mais de l’autre, il s’inquiétait pour Angélique et tenait à détourner l’attention de la jeune fille… sans compter sa profonde curiosité. Si le Graf avait voulu le tuer, sans doute l’aurait-il fait d’emblée ? Par ailleurs, il savait qu’Henri finirait par trouver le temps long et se mettrait à leur recherche. Il parviendrait bien à les localiser et à leur venir en aide.

« C’est fort aimable à vous de me l’expliquer, déclara-t-il d’un ton serein. J’avoue que cela me donne vraiment envie de mieux comprendre ce mécanisme… et surtout… »

Il laissa passer un temps de silence avant de hausser un sourcil :

«… son objectif ? »

Le graf esquissa un sourire froid :

« Votre réputation vous précède, Monsieur le Comte. Vous accordez une grande importance à la connaissance… mais existe-t-il une meilleure façon de l’acquérir que par l’expérimentation ? »

Il se retourna et esquissa un geste à l’attention de l’homme qui se tenait derrière lui. Celui-ci s’avança pour lui tendre une mallette de cuir noir. Le graf la plaça sur la table, en dirigeant l’ouverture vers Alexandre, et souleva lentement le couvercle : dans la lumière oscillante des lampes à huile, le comte aperçut une rangée de minces cristaux translucides à base octogonale, chacun portant une nuance distincte : jaune, rose, vert, gris, bleu, violet, d’autres encore… Au nombre d’une vingtaine, ils reposaient au creux d’alvéoles tapissées de velours.

« Voici mes diapasons, qui donnent leurs couleurs aux tuyaux de l’orgue et teintent les airs qui en émanent des émotions que le public doit éprouver. J’en possède deux séries : l’une d’elles se trouve au cœur de l’instrument… Vous voyez ici le second. Je suis le seul à pouvoir les manipuler… et le seul à pouvoir jouer de l’orgue sans être submergé par sa musique.

— Comment y parvenez-vous ?

— Je porte un talisman dont les effets me protègent de leurs émanations. »

Alexandre comprenait mieux la réaction d’Angélique : si elle avait exploré en esprit les tréfonds de l’instrument, les émotions avaient du la transpercer de toute part, en créant un choc intense.

« J’aime à opérer de savants mélanges : ce soir, j’avais choisi la joie, la sérénité, l’amour et l’émerveillement. Hélas, quand la musique s’élève de l’orgue, les cristaux se déchargent et perdent peu à peu leur capacité… Alors, il me fait trouver des volontaires pour les recharger. »

Les poings d’Alexandre se crispèrent ; il éprouvait une étrange compulsion à toucher les cristaux, même s’il en comprenait le danger.

« Comment parvenez-vous à fixer des émotions dans un cristal ? »

Le graf sourit :

« Tous les objets peuvent absorber les émotions de celui qui les manipule. C’est cette capacité qui donne aux psychosensitifs la possibilité de lire ces traces invisibles. J’ai juste découvert un matériau susceptible de les préserver avec le plus d’efficacité, puis inventé un dispositif permettant de les restituer en les amplifiant. Bien entendu, cela a nécessité des années de recherches très complexes… comme vous pouvez vous en douter. »

Alexandra opina avec intérêt. La matière se révélait passionnante ; il brûlait de l’envie d’en savoir plus, malgré sa méfiance.

« C’est pour cela que vous avez élevé cette ville… Pour qu’elle soit votre terrain d’expérimentation ?

— Tout à fait. Je n’éprouve pas de grandes ambitions… Je désire juste être le maître absolu en mes terres, si petites soient-elles, et quelle meilleure façon de régner sur ses habitants qu’en gouvernant jusqu’à leurs sentiments ? »

Il se pencha en avant ; la lumière des cristaux joua sur son visage. Dans ses yeux scintillait une lueur qui évoquait la folie. L’érudit sentit son appréhension resurgir.

Henri, songea-t-il, dépêchez-vous… Angélique a besoin de vous… J’ai besoin de vous !

« À présent, vous allez toucher l’un de ces cristaux… Je vous laisse le choix. À vous de deviner ce que recèlent ces couleurs… »

Le graf esquissa un sourire qui aurait pu passer pour bienveillant, en d’autres circonstances. Alexandre fronça les sourcils :

« Je suis désolé, mais… Que m’arrivera-t-il ?

— Juste une intense vague émotionnelle, sans doute lié à des souvenirs particuliers. Probablement des souvenirs de Noël ! »

Alexandre songea qu’il vivait la nuit de Noël la plus étrange de sa vie… et c’était une bien grande affirmation compte tenu de son activité ! Il observa la rangée de cristaux et décida de choisir celui qui portait la couleur la plus chaleureuse, la plus positive. Il s’obligea à se détendre et posa le bout de ses doigts sur la surface lisse et brillante.

 

Depuis plusieurs jours, Alexandre ne tenait plus en place ! Son enthousiasme le rendait encore plus remuant qu’à l’accoutumée. Le château champenois résonnait de ses pas énergiques et de ses longs monologues sur ce qu’il trouverait en étrennes. En cet hiver de ses huit ans, il avait neigé sur le domaine ; il avait passé toute la journée à jouer dans le parc avec son frère aîné Grégoire et Jacques, le fils du garde-chasse. Les trois enfants avaient élevé un « chevalier de neige », qui les avaient aidés à vaincre un dragon – la fontaine gelée – à grand renfort de projectiles glacés.

Le garçon aurait dû être épuisé, mais il éprouvait toujours cette excitation qui s’ajoutait à un autre sentiment qu’il avait peine à identifier, et qui rayonnait comme un soleil piégé au cœur de sa poitrine. Lui que la messe ennuyait habituellement attendait avec impatience la veillée, parce qu’il devinait que quelque chose de magique et de mystérieux allait se dérouler. Il connaissait son catéchisme, il savait que Jésus était né la nuit de Noël, et qu’il avait apporté la lumière au monde, mais il s’agissait pour lui d’une notion aussi lointaine qu’abstraite, qui ne pouvait tout expliquer.

Quand le soir arriva, tout le village s’était réuni dans la petite église médiévale du hameau, où les cierges répandaient une lueur d’or pur. Sa mère avait revêtu ses plus beaux atours hivernaux, ornés de velours et de fourrure. Comme Alexandre, elle aimait les teintes vives et les matières chatoyantes. Son père, comme à l’accoutumée, portait des couleurs sombres. Ils avaient pris place sur les bancs ouvragés qui leur étaient réservés.

Alexandre, Grégoire et leur jeune sœur s’étaient installés derrière eux, à côté de leur gouvernante qui veillait à leur attitude. Le petit garçon ne parvenait pas à se tenir tranquille. Plusieurs fois, son père se retourna pour lui lancer un regard sévère. Il soupira en balançant ses jambes : ce n’était pas de sa faute s’il se sentait toujours excité à Noël !

La messe avait déjà commencé quand quelqu’un se glissa à sa droite, où une place était restée libre. Il sourit en reconnaissant les cheveux blond-roux et les yeux brillants de son oncle Hippolyte, le frère cadet de sa mère. Alexandre le considérait comme son héros. Il avait voyagé dans des pays lointains où il recherchait des trésors du passé.

Tandis que les chants s’élevaient sous la nef, Alexandre tenta de se montrer aussi sage et patient que son frère et sa sœur, en vain. Il regarda avec envie ses aînés se lever pour aller communier ; son oncle, qui n’avait pas perdu de temps pour revenir à sa place, lui adressa un sourire encourageant. Le garçon en profita pour lui poser la question qui le taraudait :

« C’est quoi, le mystère de Noël ? Je veux dire, à part le petit Jésus… »

Hippolyte prit un instant pour réfléchir, puis se pencha vers lui pour chuchoter :

« As-tu entendu parler du solstice d’hiver ? »

Il secoua négativement la tête.

« C’est la nuit la plus longue de l’année. Depuis la Saint-Jean, les jours n’ont fait que raccourcir, et en cette saison il n’en reste plus grand-chose. Les nuits semblent interminables. Au point que les gens croyaient, autrefois, que le jour finirait par disparaître. Mais à partir de maintenant, les jours se mettront à rallonger et la lumière reviendra peu à peu. Quels que soient leur pays ou leur religion, les gens célèbrent son retour, et en éprouvent beaucoup de joie. »

Alexandre lui adressa un large sourire :

« Alors, c’est pour cela que cette nuit est vraiment magique et que je me sens si heureux ! »

Hippolyte éclata de rire et ébouriffa les cheveux d’Alexandre.

« Noël sera toujours merveilleux », songea le garçon en fermant les yeux de contentement.

 

Quand sa main quitta la surface lisse, Alexandre pouvait sentir l’émerveillement s’attarder en lui. Son visage s’était figé dans un large sourire, sans doute un peu ridicule. Toute la pièce baignait dans la lueur dorée du cristal, dont la couleur et l’éclat s’étaient intensifié.

« Il semblerait que vous ayez une capacité émotionnelle remarquable, déclara le graf. Ne nous arrêtons pas en si bonne voie… »

L’érudit aurait voulu refuser, mais l’expérience avait été si puissante qu’elle en devenait une drogue. La joie de revivre dans toute son intensité ce souvenir si précieux le portait à en désirer plus. Il observa les cristaux et jeta son dévolu sur un rouge-rosé.

 

« Vous ne regrettez pas trop de passer Noël si loin de votre famille ? »

Les grands yeux clairs d’Héloïse le fixaient, avec une touche d’inquiétude. L’hiver se montrait si rude que le nouveau couple n’avait pu se lancer sur les routes pour rejoindre le château d’Harmont pour y passer les fêtes. La famille de son épouse, dans la Mayenne, demeurait tout autant inaccessible. Héloïse et Alexandre n’avaient d’autre choix que de rester dans leur petit appartement parisien. Le jeune homme éprouvait une profonde reconnaissance envers son père de lui avoir permis d’étudier à la capitale, où il gagnait son existence en donnant des cours d’histoire, de grec et de latin et en cataloguant des bibliothèques privées. Son affabilité et sa passion vibrante avaient attiré assez d’élèves pour lui garantir une vie presque décente.

— Est-ce que cela vous attriste ? demanda-t-il à Héloïse d’un ton amusé.

— Cela devrait être le cas, mais j’avoue que la perspective de vivre cette fin d’année en votre seule compagnie n’est pas pour me déplaire… »

Ils échangèrent un sourire et Alexandre sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Héloïse ne possédait pas une beauté classique, mais elle vibrait d’intelligence et d’humour. Pour elle, le jeune homme avait abandonné son aspiration à marcher sur les traces de son oncle. Hippolyte avait disparu trois ans plus tôt durant une expédition en Terre de Feu, mais auparavant, il avait incité son neveu à chercher la connaissance… non plus à l’autre bout de la Terre, mais à travers les pages des livres. Ce sacrifice ne lui pesait guère, car la présence d’Héloïse à ses côtés valait tout l’or du monde. Il l’avait rencontrée lors d’un bal à Reims et leurs tempéraments s’étaient aussitôt accordés ; leur esprit et leur corps vibraient au même diapason.

Alexandre lui adressa son plus doux sourire et caressa sa joue du bout des doigts ; son cœur se gonfla d’un sentiment si intense qu’il avait l’impression qu’il allait exploser. Héloïse passa ses bras autour de son cou. Les deux petites pièces au plafond orné de moulures devenaient un palais où il pouvait enlacer sa princesse. Les flocons crissaient sur les carreaux, accompagnant les craquements du feu dans la cheminée dans une discrète mélodie. Il n’avait jamais éprouvé autant d’amour pour sa jeune épouse, et la perspective de vivre bien d’autres Noëls à ses côtés le plongeait dans une immense félicité. Il enfouit son visage au creux de son épaule et embrassa sa peau chaude et parfumée…

 

Les doigts d’Alexandre quittèrent le cristal, qui laissa dans son sillage un intense regret. Il resplendissait à son tour et teintait toute la chambre d’un doux incarnat. Son cœur frémissait toujours… Il s’accrocha désespérément à ces derniers échos.

« Vous devriez être plus hardi, déclara le graf avec un sourire empli de morgue. Peut-être… celui-ci ? »

Il désigna un cristal d’un bleu tirant vers le gris. Le comte éprouva une légère réticence face à cette couleur morne et froide. Il se tourna vers Angélique et crut voir un œil luire sous sa paupière visible. Avait-elle repris conscience ? Il lui fallait juste… encore un peu de temps.

« Eh bien, je serai hardi », décréta-t-il.

Il toucha le cristal bleu, non sans appréhension.

 

Jamais Alexandre, avec son enthousiasme naturel, n’aurait pensé un jour que Noël pourrait lui paraître si haïssable, que la joie des autres le poignarderait comme autant de couteaux en plein cœur. Le vide laissé par le décès d’Héloïse semblait l’environner en tout lieu et en tout temps, comme une ombre qui le suivait et s’insinuait en lui dès qu’il le perdait de vue. La mort en couches de son épouse l’avait anéanti. Peut-être aurait-il pu relever la tête si la famille de la jeune femme n’avait pas pris la décision de garder son enfant et de l’exclure totalement de sa vie. De leur point de vue, il était bien trop fantasque et son attirance pour des choses étranges, voire macabres et démoniaques, le rendait incapable d’élever correctement son propre fils. Sa mère, de santé fragile depuis la disparition de son père, n’avait pu l’assister, ni son frère, atteint de tuberculose, et sa sœur, mariée à l’autre bout du pays. Il demeurait seul avec sa tristesse, une ombre de lui-même…

Par la fenêtre de l’appartement parisien, il regardait tomber les flocons de neige… Jamais le garçon si positif et enthousiasme, qui trouvait mille centres d’intérêt et se passionnait pour tant de sujets, ne s’était retrouvé aussi vide. Il n’avait même plus de larmes pour pleurer. Certaines connaissances, croyant bien faire, lui avaient répété qu’il était encore jeune, qu’il pourrait se remarier… qu’il devait le faire : avec la mort probable de son frère sans descendance, il deviendrait l’héritier du titre familial. Mais cela lui était égal… il n’en avait jamais voulu, de toute façon. Il s’était penché sur les origines de sa lignée comme sur n’importe quelle histoire du passé. Sa naissance lui avait bien ouvert quelques portes dans sa recherche de savoir, mais tout cela lui semblait vain désormais… Il se rassit dans son fauteuil, sans prendre garde au froid qui régnait dans l’appartement. S’il pouvait se laisser sombrer, en ce soir glacé d’un Noël sans lumière, serait-ce plus mal… ?

 

Alexandre se recula brusquement, les yeux écarquillés d’horreur. Il avait fait de son mieux pour enterrer cette période de son existence, pour ne plus jamais se laisser avaler par une tristesse si intense que la vie n’avait plus aucun sens pour lui… Le cristal avait dû se repaître de son malheur, car la pièce baignait dans une lumière glacée. L’érudit frissonna en songeant que l’orgue pouvait imposer des sentiments aussi négatifs à des gens qui s’efforçaient de trouver le bonheur.

Il avait lutté pour chasser ces sombres pensées au fil du temps… Il avait fini par les transformer en nostalgie profonde, bien plus supportable. De quel droit cet Autrichien détestable se permettait-il de ressusciter cette douleur ?

Son regard se posa sur l’assortiment de cristaux et, plus particulièrement, sur celui qui arborait une couleur rouge un peu éteinte, mais qui ne demandait qu’à être ravivée. Il n’était pas porté à la colère ; il avait toujours travaillé à la refouler pour garder les idées claires… mais en cet instant, elle lui semblait une réponse légitime à la souffrance infligée. Il se souvint alors que quelqu’un dépendait de lui et se retourna pour vérifier comment allait Angélique ; cette fois, il distingua deux yeux qui brillaient dans la pénombre de la chambre. Malgré son apparence enfantine, Alexandre avait appris à ne pas la sous-estimer et il lui faisait pleine confiance pour dénouer la situation.

« Je suis désolé… déclara le graf sans une once de sincérité. Vous avez l’air plutôt secoué… Mais poursuivons ! Nous pouvons encore charger quelques cristaux… »

Alexandre inspira profondément pour se calmer et détacha son regard du cristal couleur de sang, pour contempler celui qui présentait une teinte verte, douce et printanière.

 

La vieille église, épaisse et râblée, se dressait au cœur de la nuit. À travers ses vitraux filtraient une douce lumière colorée. Les villageois s’étaient déjà éparpillés. Le comte avait noué avec eux des relations cordiales, mais en dépit des invitations qu’il avait reçues, il préférait ne pas imposer sa présence à leur famille. Il ne le regrettait pas : pour une fois, celui qui était devenu son meilleur ami avait accepté de le suivre, quand bien même Noël ne recelait pas de sens particulier pour un être tel que lui.

« Eh bien, demanda le comte en époussetant la neige qui s’était accumulée sur les épaules de sa cape prune, c’était une veillée bien agréable, vous ne trouvez pas ? »

À côté de lui, Henri esquissa un sourire énigmatique.

« Bien entendu, poursuivit l’érudit en pénétrant à sa suite dans l’auberge, vous avez sans doute eu l’occasion de fêter le solstice de façon bien plus prestigieuse, n’est-ce pas ? »

Le jeune homme ôta son pardessus sombre et l’accrocha à la patère, goûtant visiblement la chaleur qui régnait dans la salle commune. L’établissement manquait sans doute de classe pour quelqu’un de sa condition, mais le journaliste avait toujours eu la capacité de s’adapter à toutes les situations. L’endroit semblait accueillant, avec ses poutres basses brunies par la fumée et ses murs de pierres vénérables. Une énorme bûche se consumait dans l’âtre. Alexandre guida son ami vers une table un peu éloignée de la cohue ; tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne passeraient pas la nuit en famille s’y étaient rassemblés après la messe de minuit.

Le comte renonça à passer commande et préféra tirer de sa poche intérieure une flasque qui intégrait deux petits verres. Il les disposa devant lui avant de les remplir d’un liquide ambré :

« Une liqueur familiale dont vous me direz des nouvelles… Idéale pour se réchauffer. »

Les deux hommes restèrent un moment muets, savourant le breuvage par infimes gorgées et écoutant les rires et les chants qui assourdissaient la salle. Finalement, les choses commencèrent à se calmer. Après avoir longtemps cherché un sens à sa vie à travers des voyages incessants et entre les pages des livres, Alexandre l’avait trouvé en servant son pays auprès de ce complice inattendu. Il goûtait le plaisir de passer Noël avec un ami…

 

Un mouvement rapide dissipa sa nouvelle sérénité ; une ombre légère et furtive venait de bondir entre le graf et lui. Des mains agiles plongèrent dans le col chamarré pour en tirer un pendentif translucide qu’elles arrachèrent à sa chaîne. Alexandre souleva la mallette et lança son contenu au visage de son ravisseur. Les cristaux plurent sur l’homme qui ne portait plus de protection contre leurs émotions pures. Assailli par cette déferlante irrésistible, le seigneur du lieu tomba à genoux, avec un hurlement d’horreur. Alexandre en profita pour sauter sur ses pieds et saisir sa canne. Il se glissa derrière le sbire qui ne savait comment aider son maître et l’assomma d’un solide coup de pommeau.

Au même moment, il entendit le grincement de l’ascenseur ; deux secondes plus tard, la porte s’ouvrit brutalement pour laisser place à Henri.

« Vous voilà enfin ! s’écria Alexandre.

— Nous avons bien failli t’attendre », grommela Angélique.

Le journaliste, ébahi, contempla le chaos qui régnait dans la pièce :

« Vous allez bien, au moins ? J’ai dû mettre hors d’état de nuire une bonne vingtaine de sbires pour arriver jusqu’à vous ! »

Ses deux compagnons d’aventure échangèrent un regard, dans lequel passa une compréhension nouvelle. Alexandre remit de l’ordre dans ses vêtements et baissa les yeux vers le graf, réduit à un tas gémissant.

« Qu’allons-nous faire de lui ?

— Pour l’instant, pas grand-chose, répondit le journaliste. Je propose de l’enfermer dans un coin discret et de garder la clef, puis de prévenir au plus tôt les unbekanntenentdeckeren… »

Sous ce nom trop long se cachaient les « explorateurs de l’inconnu », mandatés par l’Empire autrichien pour régler les problèmes que certains qualifiaient de « surnaturels ». En somme, leurs homologues dans cette nation.

« Pour le moment, je crois que nous avons tous mérité un peu de repos… déclara Alexandre. Je ne serai pas fâché de retrouver un peu de sérénité… »

Sur ces mots, l’érudit esquissa un petit sourire au souvenir qu’avait fait remonter le cristal vert. Il le chassa bien vite pour aider Henri à traîner le graf et son acolyte dans l’ascenseur.

 

***

 

De retour à l’auberge, aucun d’entre eux n’avait envie de dormir. Les trois voyageurs se retrouvèrent une nouvelle fois dans la chambre d’Henri et d’Angélique. Le comte et la fillette se sentaient encore un peu troublés par ce qu’ils avaient enduré ; mais ils purent néanmoins raconter au journaliste ce qu’ils avaient vécu dans l’église puis dans la tour du château. Henri écouta avec attention leur aventure :

« Je suis navré… déclara-t-il enfin. J’espère que vous ne gardez pas trop de traces de ces épreuves… »

Le jeune homme se sentait sans doute coupable de ne pas les avoir secourus plus tôt, mais Alexandre ne lui en voulait nullement. A posteriori, il ne regrettait pas d’avoir revécu les souvenirs de ces Noëls révolus, en dépit de la douleur que certains avaient suscitée. Après tout, ils avaient forgé celui qu’il était aujourd’hui.

« Disons que je n’ai jamais passé un Noël si riche en émotions… » déclara-t-il avec un petit sourire, qui lui valut un haussement de sourcil de la part d’Henri et une grimace de celle d’Angélique.

Il se laissa sombrer dans le fauteuil confortable, en songeant au chapon qui les attendait et sa garniture de choux, ainsi qu’au bonheur simple de les partager avec des gens qu’il appréciait. Un sentiment, cette fois, authentique et spontané.

  
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