Lecture d'un chapitre
2 « Cendrillon & Hansel et Gretel »
7 « Le labyrinthe de chair »
Publié par Ducaliter, le mercredi 4 juin 2014

Gretel observa avec regret le prêteur sur gage disparaître avec les derniers bijoux de sa défunte grand-mère. Un précieux anneau de mariage et un pendentif contenant le portrait de son grand-père. Ils avaient appartenus des années à leur famille. C’était fini à présent. Même le misérable travail à la chaîne qu’elle et son frère avaient trouvé dans l’usine d’armement royale ne pouvait changer la misérable réalité : ils n’avaient plus rien. La guerre avait fait monté les prix des matières premières jusqu’à l’indécence. Son père avait perdu son travail chez un ingénieur réputé et sa mère malade demeurait faible et alitée, mais toujours la langue tranchante comme un rasoir. Quand parfois Hansel s’emportait quant à leur sort, elle se chargeait vite de le remettre à sa place.

Le père restait alors silencieux et songeur. Il semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace de quelques mois, ne mangeait, ne dormait et ne parlait que très peu, l’esprit fatigué et vagabond. Parfois, Hansel et Gretel avaient l’impression d’être terriblement seul.

La jeune fille compta avec soin les pièces que lui avait données le prêteur. Deux pièces d’argent et trois pièces de cuivre. Une misère qui leur permettrait de tenir quelques jours, si les prix ne montaient pas trop. Vraiment qu’allaient-ils devenir ?

Elle sortit du mont-de-piété le visage marqué par l’angoisse. Surplombant les rues sur un promontoire, elle jeta un regard à l’imposant château qui dominait la cité. Par rapport à la misère dans laquelle le nouveau roi avait plongé les citoyens, ses larges vitraux lumineux et ses fenêtres derrière lesquelles pendaient de lourds rideaux de velours sombres semblaient d’un luxe outrageux. On prétendait qu’il y menait des fêtes monstrueuses à chaque fois qu’il remportait une bataille.

Gretel et sa famille vivaient dans une maison non loin des bois épais qui bordaient la ville. C’était un moyen pratique de rapporter du bois, ou pour que son frère aille chasser. Ils ne vivaient que depuis peu de temps dans cette bicoque, seulement depuis que la situation avait commencé à mal tourner. La première chose que remarqua Gretel en entrant, ce fut l’absence de son frère.

Hansel avait finalement décidé de sauter le pas. Depuis qu’il travaillait l’usine, il avait rencontré beaucoup de nouveaux amis. Willem, Rainer… Ils étaient tous des révolutionnaires. Du moins c’était ainsi qu’ils se nommaient. On ne pouvait pas dire qu’il avait réellement le choix. 17 ans. Il était assez âgé pour déterminer ce dont il était capable et ce qu’il devait faire. Il ne devait pas le dire à Gretel. Il ne voulait pas la mettre en danger.

Il commençait à être tard. Ses parents ne s’inquièteraient pas. Gretel en revanche sans doute, mais il saurait trouver une excuse. Les rebelles avaient placé leur base dans les sous-sols de la ville, un enchevêtrement complexe et labyrinthique de couloirs sales, parfois oubliés depuis des années, dans lesquels s’amassaient les détritus de la ville. Il était déconseillé d’y entrer. On prétendait qu’il y vivait des créatures malsaines et dangereuses. S’il y avait par malheur un disparu, on prétendait qu’il s’était aventuré dans les égouts et qu’il avait fini dévoré par des gobelins, des êtres à la peau terne et parcheminée, aux yeux globuleux et cruels. Seuls quelques sans-abris pouvaient prétendre connaître un tant soit peu le dédale complexe des souterrains.

L’endroit était poisseux, silencieux, inquiétant. Willhem et Rainer ne tarderaient pas à arriver, Hansel l’espérait. La peur avait doucement commencé à envahir son esprit, et il commençait à discerner des ombres inquiétantes du coin de l’œil qui se glissaient dans l’ombre. Mais dès qu’il tentait de les surprendre, elle semblait s’évaporer comme les ténèbres face à la lumière. Un bruit résonna sur sa droite. Il sursauta. Il prit soin de se dissimuler dans une alcôve, toujours sur ses gardes.

« De la prudence. C’est bien ? Ne jamais se croire en sécurité. »

C’était la voix de Rainer. Hansel pouvait à présent voir sa carrure de bûcheron dans l’obscurité d’un couloir. Il travaillait dans une scierie avant qu’elle ne soit réquisitionnée pour l’effort de guerre. Maintenant, c’étaient des soldats qui faisaient le travail, des ingénieurs qui construisaient des pièces d’armes. Lui-même était aveugle d’un œil depuis qu’un éclat de bois lui avait sauté au visage, on ne l’avait pas accepté dans l’armée. Manquer d’un œil était apparemment trop handicapant même pour la première ligne.

Quand tout cela avait commencé ? Il y a peut-être deux semaines, quand même survivre devenait difficile, quand même les longues heures passées à l’usine ne suffisaient plus à nourrir. Quand le grondement silencieux des ouvriers avaient commencé à prendre une ampleur sourde mais menaçante, quand il avait été dit qu’il en était assez de cette guerre dont personne ne connaissait ni la cause ni l’enjeu, si ce n’était l’orgueil d’un homme un peu fou.

Hansel était arrivé le dernier, il n’avait été mis au courant que tardivement de la conspiration. Une folle idée d’une poignée d’homme désespéré. On lui avait donné rendez-vous à la tombée de la nuit, au premier croisement des souterrains de la vieille ville. Il allait être impliqué ce soir. Toute la teneur du plan allait lui être révélée.

Rainer arborait un sourire sardonique qui ne suffisait pas à adoucir les traits. Le visage barré d’une cicatrice brune, un œil aveugle et blafard, il avait constamment l’air menaçant bien qu’en réalité, son caractère fut globalement aimable et facile à vivre. Il était suivi par Johan, qui faisait office de chef du petit groupe de rebelles, un homme de grande taille, maigre et sec qui avait déjà effectué de nombreux séjours dans les geôles de la ville. Il y avait également Johan, un petit homme silencieux qui égaillait constamment, il était même étonnant qu’il fasse partie d’un groupe d’audacieux de leur acabit. Maria était la seule femme, elle avait un visage fade et banal mais avec son caractère, elle n’avait aucun mal à s’imposer dans un monde d’hommes. Et enfin Klaus, blafard et laconique, qu’Hansel n’avait jamais entendu prononcer plus de trois mots à la suite.

Les conspirateurs. Une bande d’éclopés qui avaient l’air aussi menaçants qu’une poignée de cloportes rampant sur le sol. Ils payaient pas de mine avec leur allure d’affamés, d’exclus, leurs vêtements déchirés qu’ils n’avaient pas changés depuis deux semaines. Mais ils avaient un plan. Et un atout.

« J’ai travaillé au château il y a de cela quelques années, expliqua Johan en tremblant un peu. Je faisais les chambres, nettoyais les sols, du temps du roi Guillaume. Oh ce n’était pas grand-chose. Mais au moins ça payait, et j’avais un toit. Je jouais aux cartes avec les valets, courtisaient les femmes de chambre. Le bon roi avait même gardé le plus vieux des majordomes. Silas était aveugle, il ne pouvait plus marcher mais il avait une mémoire intacte. »

Hansel laissa parler le petit homme par respect, mais il ne voyait où il voulait en venir.

« Ceci, dit il racontait parfois des histoires… Je ne pensais pas qu’il avait toute sa tête… Mais le roi Guillaume a fini par mourir, dans son lit, alors qu’il était encore vaillant. Une bien étrange mort. Son fils a jeté dehors une bonne partie du personnel. Dont moi. Dont Silas qui n’avait ni famille ni toit en dehors du château. Un triste jour pour nous les petites mains du château. Mais Silas voulait quand même rester. J’insistais pour l’emmener avec moi, mais il est resté. Alors il m’a raconté une histoire. Il m’a raconté qu’une partie des souterrains qui sillonnaient la ville menaient au château, dans un endroit dont lui seul avait gardé la mémoire, une information qui datait du père du père du roi Guillaume. Un endroit qui n’est pas gardé par les soldats du château un endroit par lequel on pouvait entrer et sortir sans que personne ne le sache, si l’on est assez discret.

« Et qu’est-il arrivé à Silas ?

— Il n’est jamais sorti du château. Le Roi a dû l’éliminer, même si aucun corps n’en est parti.

— Aucun corps ne sort jamais du château, fit Maria. Des gens entrent mais rien n’en sort. Anna, la lavandière, prétend que le Roi et ses acolytes mangent leur chair et se servent des os pour décorer les murs dorés du palais.

— Des légendes, rétorqua Wilhelm, toujours raisonnable. Les gens du château doivent sortir les morts à la nuit tombée, quand personne ne peut les voir… »

Klaus eut un mouvement brusque qui fit sursauter les autres. Il avait toujours les yeux injectés de sang et de larges cernes violets, comme s’il n’avait pas dormi depuis des années, ce qui était peut-être le cas. Il prononça dans un souffle, comme si ces mots avaient une portée prophétique :

« Rien n’en sort, jamais. Je n’ai jamais rien vu sortir du château, de jour comme de nuit. «

Le petit groupe médita un instant sur ses paroles pour le moins troublantes avant que Rainer remette tout ce monde dans le droit chemin.

« Fort des informations de Johan, nous allons pouvoir mettre notre vengeance en marche. Nous allons tuer le roi.

— Tuer le roi ? répéta Gretel, les sourcils froncés.

— Ne m’interrompt pas quand je raconte, rétorqua Hansel avec mauvaise humeur.

— Déjà que tu es venu bien tard, ne commence pas à te lancer dans des délires étranges. Cela n’a pas de sens. Vous pourriez finir par être exécutés, ou pire, envoyés dans le labyrinthe. »

Après la petite réunion, Hansel avait tenté de rentrer le plus discrètement possible dans la petite bicoque de bois familiale, mais bien sûr Gretel avait veillé jusqu’à son retard. Il n’avait eu que d’autre choix que de lui raconter la réunion et le projet fou qu’ils entretenaient.

Depuis bien longtemps, il avait non loin du château un immense labyrinthe que peu d’habitants avaient pu contempler. On savait seulement qu’il s’agissait d’un endroit lugubre duquel on ne pouvait s’échapper tant il était grand et tant l’enchevêtrement de ses multiples chemins étaient complexes. S’il y a bien longtemps, ce lieu faisait office de curiosité presque touristique, il avait été interdit aux habitants de s’en approcher sous peine de punition. Depuis, il servait surtout à condamner les criminels. On prétendait que la mort qui attendait les condamnés y était atroce, de même que les créatures qui erraient en ces lieux.

Mais malgré la folie d’un tel plan, Gretel était curieuse.

« Raconte-moi quand même la suite.

— C’est tout. Dans trois jours nous irons au château et nous tuerons le Roi.

— Très bien. Comment ferez-vous pour le trouver ?

— Johan connaît très bien l’intérieur du château. Bien mieux que les gardes. Il nous guidera.

— Vous êtes fous. Mais c’est toujours mieux que de croupir dans la crasse, de se casser les os à travailler pour rien et à mourir de faim. On prétend qu’il y a moult trésors dans une salle secrète du château. Je donnerai tout pour être de nouveau vivante. Je viendrai avec vous. »

Hansel ne protesta pas. Que pouvait-il dire ?

La mère n’avait pas perdu une miette des paroles des deux enfants. Elle s’était même délectée du moindre mot. Les murs de bois étaient si peu épais… Le lendemain, tôt encore, alors qu’Hansel et Gretel étaient partis, elle dit à son mari, toujours silencieux :

« Ces deux bouches à nourrir ne nous rapportent pas assez pour survivre. Je sais de quelle façon ils pourront nous être utiles. Apporte cette note au château. »

Sur le chemin l’homme lut la note et pleura. Mais il accomplit tout de même la tâche qui lui avait été confié. Il arrive que parfois que le cœur ait des raisons insondables qui pousse les hommes aux pires folies.

Des hommes armés sont allés chercher les rebelles dans l’après-midi, en public, alors que l’activité en ville battait son plein. Sur le passage des personnes arrêtées les murmures circonspects d’une foule craintive accompagnaient la marche des gardes et de leurs prisonniers. Cela devait être une bien étrange procession, silencieuse et triste comme celles qui accompagnent les morts jusqu’à leur dernière demeure.

Mais le silence d’Hansel n’était pas celui de l’abattement ou du désespoir, c’était celui de la colère. Trahison. Ils avaient été trahis par quelqu’un. Qui aurait eu intérêt à une telle mascarade ? L’un des leurs ? Ils étaient tous là, traînant la tête basse. Il était inconcevable que l’un des irréductibles ait pu profiter d’un tel acte. Alors l’un d’eux avait été trop bavard, pas assez discret, et une oreille qui trainait non loin avait sans doute cru décrocher gloire et richesse en les envoyant à une mort certaine. Quelle naïveté.

On leur fit traverser les riches et larges pièces du château, des endroits qui avaient perdu leur âme malgré le luxe dont ils étaient parés. Ils furent amenés devant un trône dans une salle nue. Le trône doré était le seul apparat de ce lieu vide. Sur le siège, la silhouette rachitique du roi apparaissait dans la pénombre. Comment pouvait-il manger autant et rester aussi squelettique, maladif ? De là où ils étaient, le petit groupe ne pouvait voir le visage du souverain, ce qui rendait leur situation d’autant plus troublante.

Le capitaine de la garde énonça les crimes. Trahison. Complot. Tentative d’assassinat. Rien que des mots qui sonnait comme un fouet. Hansel serra les poings, ils avaient pourtant œuvré pour le bien de tous, ils auraient dû réussir. Le plan avorté lui laissait comme un goût amer au fond de la gorge, tout cela était trop rapide, trop injuste. Le roi se contenta de les congédier d’un geste froid de la main. Ils étaient insignifiants. Ils étaient des insectes. Ils ne valaient rien de plus. Ils étaient condamnés à mort par ce simple mouvement, cela ne faisait aucun doute.

Ils dormirent dans les geôles, là où les cris des malheureux résonnent incessants de jour comme nuit, si jours et nuits ils restaient aux âmes en peine privées même de la lumière du jour. Il était difficile de déterminer combien de temps ils étaient restés enfermés, pas beaucoup plus d’une demi-journée sans doute, ils n’allaient pas tarder à le savoir. On les mena dans les couloirs des geôles, dans des souterrains, mais pas ceux qui s’étendaient sous la ville, pas les égouts qui leur étaient devenus familiers.

« Ce n’était pas là quand… je travaillais encore ici, avait murmuré Johan en contemplant les murs creusés grossièrement. »

Un travail fait rapidement, quel empressement avait nécessité une telle œuvre ? Ils marchèrent quelques temps à la lueur des torches. Il commençait à faire anormalement chaud, une chaleur étouffante qui prenait à la gorge. Le tunnel s’élargit. Ils se trouvaient dans une salle aux proportions respectables. Il y avait de nombreuses machines qui émettaient de la vapeur et des hommes en sueur vaquaient à leurs occupations, recharger les machines en charbon, activer des leviers ou déplacer des pierres.

Au centre se trouvait une large dalle taillée dans de la pierre. Au-dessus, une excavation semblable qui donnait sur l’extérieur, un soleil froid éclairait cette salle d’un large cercle morne.

« Mais que… » gémit Maria.

Sans qu’elle parvienne à finir sa phrase, elle fut propulsée vers le cercle de pierre en trébuchant. Elle s’était écorchée le genou et saignait. Le même traitement fut attribué aux autres membres de la petite troupe. Quand ils furent au centre de l’étrange promontoire circulaire. Les machines commencèrent à ronronner et à vibre avec force. Alors les chaînes tintèrent et commencèrent à soulever doucement la dalle de pierre, qui atteint petit à petit la surface. Un coup de canon funeste résonna au même instant.

Ils regardèrent autour d’eux. Il y avait un ciel gris, de l’herbe clairsemée et surtout d’immenses murs qui fendaient l’horizon, des graviers blanc. Le labyrinthe. Une odeur pestilentielle y régnait. Une odeur de chair, de mort et de putréfaction. De vieux os rognés traînaient sur le sol. Gretel sentait la nausée lui monter, mais elle se retint, très pâle.

« Qu’est-ce qu’il leur est arrivé ?

— Nous ne devons pas paniquer. Si nous restons ensemble rien ne peut nous arriver. Il y a de toute évidence quelque chose dans ces lieux qui doit nous mener à notre mort, marmonna Rainer dans une veine tentative de maintenir le calme. »

« Une mort douloureuse » songea Hansel. Quelle créature pouvait hanter ainsi le labyrinthe ?

« Nous devons trouver la sortie, décréta-t-il.

— Y en a-t-il seulement une ? Rétorqua Wilhelm. De toute évidence nous mourrons ici, de faim ou d’autre chose.

— Autant au moins essayer. Histoire de passer le temps », rétorqua Maria.

Hansel ramassa une poignée de cailloux blancs.

« Voilà qui devrait nous aider à nous diriger. »

Ils commencèrent à avancer. Ils prirent une route à droite, une à gauche, et ainsi de suite jusqu’à ce que seuls les cailloux qu’avait égrenés Hansel puissent les aider à se diriger un tant soit peu. Pendant ce temps-là, Maria n’avait pu s’empêcher de se sentir épiée, ce sentiment ténu et instinctif qui faisait que vous saviez intimement que quelqu’un s’intéressait à vous de manière un peu trop appuyé pour que ce soit innocent. Mais aucun de ses amis ne faisaient attention, tous occupés à trouver un sens à leur marche.

Mais une odeur délicieuse chatouilla les narines de la jeune femme, une odeur de nourriture telle qu’elle n’en avait jamais senti en l’espace de son existence. Sans même en avoir conscience, elle ralentit. Le groupe continua d’avancer. Elle ralentit encore, faillit leur demander s’ils sentaient également cette odeur obsédante, mais quand elle tourna de nouveau la tête, ils n’étaient déjà plus là. Il n’y avait pas non plus de cailloux blancs. Elle entra alors dans un sombre chemin, guidée par cette odeur de rôti, et plus jamais on ne la revit. Mais si on tendait l’oreille, on pouvait entendre un ricanement cristallin au loin.

« Mais où est Maria ? »

On regarda autour. Elle n’était plus là.

« Elle a dû se perdre, observa Gretel, retournons sur nos pas et voyons ce qu’il en est. Elle aurait pourtant pu suivre le gravier, comme c’est étrange. »

Ils suivirent les petits cailloux. Mais bientôt il n’y en eu plus sur une certaine distance.

« Il me semble que Maria était derrière moi quand nous étions ici, on dirait que la créature qui hante ces lieux est assez intelligente pour faire perdre nos camarades, fit Wilhelm. Autant dire que ce stratagème n’aura pas servi à grand-chose.

— La créature ne semble pas bien grosse, ajouta Rainer. Elle s’est attaquée à une proie seule et fragile, nous pouvons sans doute nous en occuper.

— Il n’y a nulle trace de pas, objecta Johan, nous avons sans doute affaire à un être qui est bien plus qu’une simple bête féroce. Un être capable de penser, d’établir une stratégie et de piéger un humain…

— Quoi donc ? demanda Rainer, soudain inquiet.

— Quelque chose que je n’ose imaginer. Non, c’est impossible d’être parvenue à faire entrer telle créature ici. Pourtant Silas…

— Si tu sais quelque chose, exprime-toi », ordonna Hansel.

Le jeune homme ne pouvait s’empêcher d’être anxieux en entendant le nom de Silas, qui lui semblait à présent être un oracle de malheur, une relique du passé qui ne ramenait à la surface que des souvenirs putrescents et nocifs, des choses qui auraient dû être enterrées et ne jamais revenir.

« Rien qui n’est de l’importance et qui ne soit probable. »

« Mensonges » songèrent en cœur le reste du groupe, mais ils préféraient encore ne rien savoir. Ils continuèrent d’avancer vers l’endroit supposées où était allée Maria. Très vite ils furent embaumés par l’odeur de ce qui semblait être le festin le plus fastueux qu’ils aient eu depuis très longtemps. Et en effet, quelques couloirs plus loin, des tables débordaient de victuailles. Sans même réfléchir un seul instant à la présence incongrue d’un tel banquet en ces lieux de mort, ils se jetèrent sur la nourriture.

Un murmure plaintif se fit entendre quelques minutes plus tard.

« Qui ose dévorer mes mets ?

— Personne… personne », répondirent une première fois les impudents.

La voix reprit, un peu plus fort, une voix qui tremblait un peu, non de peur, mais d’un tremblement presque inhumain, un peu inquiétant.

« Qui ose manger mon banquet ?

— Personne… Personne… »

Soudainement, chacun sentit son corps comme s’alourdir, leurs mouvements devinrent plus lents et leurs paupières lourdes. Ils tombèrent dans le noir.

Gretel avait l’impression qu’on lui avait tapé sur le crâne à plusieurs reprises tant la douleur était forte quand elle reprit enfin conscience. Il y avait des barreaux de fer, la cage était assez petite. Les autres étaient dans des cages et semblaient se réveiller.

« Hansel ! Tout va bien ? «

Hansel grogna. Une silhouette svelte et sombre apparut. Une belle femme d’âge incertain affichait un sourire fixe et inquiétant.

« Eh bien qu’avons-nous ici ? Vous vous imaginiez sans doute pouvoir dévorer tout ce que j’ai cuisiné sans même être inquiétés ?

— Qui êtes-vous ?demanda Johan à mi-voix.

— Oh. Mais vous le savez déjà n’est-ce-pas ? Je vous ai entendu parler de ce cher Silas… Mais vous n’avez pas voulu faire profiter vos chers camarades de vos connaissances. C’est fort dommage. Je commencerai par le plus dodu, il a l’air apetissant. »

Ses prunelles rougeâtres se fixèrent sur Rainer, qui lui lança un regard outré. Le plus dodu, vraiment ?

« Qu’allez-vous faire de lui ? s’exclama Gretel.

— Quelle adorable jeune créature. Et bien chétive. Tu me seras utile, pour le ménage, pour cuisiner. Je ne te magnifierais pas immédiatement, non, non, non… Même si l’autre n’était pas mauvaise. »

La femme fit sortir Gretel, lui donna un balai et l’envoyer nettoyer les coins du labyrinthe. La jeune femme dut aussi cuisiner, nourriture qu’elle devait donner aux autres qui ne pouvaient alors s’empêcher de dévorer ce qu’on leur donnait. Elle parvenait cependant à épargner Hansel. Elle avait l’impression de trahir ses camarades mais elle n’avait pas le choix. La femme avait au centre de son logis un énorme chaudron constamment en ébullition, qu’elle utilisait pour faire cuire la chair tendre et gouteuse de ses proies.

Les autres avaient fini par grossir. La créature mangea Rainer en premier, ce qui la rassasia pour quelques jours. Gretel profita de la léthargie de leur bourreau pour interroger Johan, qui avait maintenant un visage rond et gras. Les coutures de ses vêtements craquaient.

« Je ne vois pas pourquoi, tout cela est vain. Mais soit, je vais te dire ce que Silas m’a raconté. »

C’était il y a encore bien longtemps, le roi Guillaume était parti en chasse depuis quelques jours déjà et les courtisans restés au château commençaient à s’inquiéter. Mais un jour de pluie battante, alors que la nuit était tombée, on frappa à la porte. Silas et quelques autres s’élancèrent. Le Roi était seul, tenant dans ses bras une femme brune d’une grande beauté. Tous deux avaient les vêtements étrangement imbibés de sang. Le roi Guillaume était alors encore jeune, et cette inconnue sortie de nulle part allait devenir reine. Mais quand Silas s’était approché d’elle, il avait vu son regard anormalement rouge et ses dents, des dents longues de créature carnassière.

La nouvelle reine ne sortait que peu. Elle était intimidée par le beau monde, prétendait le Roi. Elle finit par donner naissance à un garçon maigre, qui semblait toujours malade et qui avait toujours faim. Les disparitions mystérieuses de serviteurs se faisaient plus nombreuses, il semblait qu’une ombre noire s’était étendue au-dessus du château. Il y avait quelque chose de malsain, de morbide qui semblait coller au mur sans vouloir s’en détacher. Et le Roi feignait d’ignorer cette atmosphère. Pourtant, il fallait toujours prêter une attention extrême à ces changements dans l’air, car ils ont à leur racine souvent des choses très concrètes.

Aussi concrète que la reine errant la nuit seule dans sa robe blanche, comme une figure fantomatique perdue. La Reine qui demande à une naïve servante de la suivre pour l’aider à remettre ses draps en place. Des choses concrètes comme la quantité de sang sur le sol, sur les murs, comme une mort atroce, comme un faim qui ne termine jamais, qui dévore toute la chair avec une voracité malsaine, surnaturelle.

On donne plusieurs noms à ces êtres dont l’origine est bien obscure. Les chasseresses solitaires, les banshees sanguinaires, les sorcières anthropophages. Sont-elles nées d’un pacte avec le diable ? Ou alors étaient-elles une race de créatures à part, avec leurs propres besoins ? De nombreuses légendes évoquent leur goût immodéré pour les humains, qui est la seule nourriture qui les rassasie.

Une reine de cette espèce, nommée par un fou ensorcelé par la beauté enchanteresse de cet être. Ce fut Silas qui découvrit la terrible vérité. Mais le Roi tenait trop à son serviteur préféré, il tenait trop à sa femme. Il l’enferma, la laissant dépérir, mais vivante, car si la chair leur donnait leur force, elles ne pouvaient réellement mourir de faim. Elles devenaient simplement plus rachitiques, parfois plus faibles.

« Mais comment a-t-elle pu sortir du lieu où elle avait été enfermée ?

— Mon fils est venu me chercher. »

Johan se précipita dans le fond de sa cage forgée, craintif. Gretel manqua de lâcher son balai. Mais la sorcière ne semblait pas vraiment agressive, à vrai dire elle était même plutôt satisfaite. Et maintenant, Gretel pouvait apercevoir les détails qui montraient clairement qu’elle n’était pas humaine. Sa voix au timbre trop changeant, ses dents trop longues, ses yeux trop rouges, sa taille trop imposante, ses muscles de chasseur, étrange pour une femme qui aurait passé sa vie à l’intérieur.

« Il m’a libéré mais il a vite pris peur en comprenant que ma faim était bien plus grande que la sienne. Il m’a enfermé ici, dans mon royaume, dans mon labyrinthe de chair et de solitude. Il m’envoie régulièrement de la nourriture à profusion, comme s’il cherchait à s’accorder toujours mes faveurs, ce vermisseau. »

Son regard glissa vers Hansel.

« Ton frère est encore bien maigre. Nourris-le plus. Je voulais le dévorer ensuite. Ce sera donc vous, très cher. »

Et en effet Johan fut dévoré le soir-même. Mais comme il était certes bien gras mais bien peu grand, elle ne tarderait sans doute pas à manger Wilhelm. Bientôt son stratagème à propos d’Hansel allait être découvert. Il fallait agir vite.

Deux jours plus tard, Wilhelm fut mangé. Et Hansel n’avait toujours pas pris un gramme.

« Cette fois c’en est assez. Je te mangerai ainsi. Une nouvelle fournée ne tardera pas à arriver. Gretel, va voir si la marmite est prête. »

Gretel d’approcha de la gigantesque marmite en fonte. Elle pouvait contenir plusieurs hommes et l’eau bouillait légèrement. Elle ranima les flammes et lança à la sorcière :

« Je n’arrive pas à voir si l’eau est assez chaude.

— Mais quelles oies ses paysannes, toutes les mêmes. Laisse-moi donc voir. »

Gretel baissa humblement la tête. Il fallait toujours avoir l’air faible pour mieux frapper quand il le fallait. Quand la reine se fut assez approchée, le jeune fille s’élança et heurta violemment la créature. Elle crut un instant avoir réussi, mais la terrifiante banshee s’agrippa à un pan de ses vêtements. Gretel ne se maintenait plus qu’à une planche. La sorcière bouillait à moitié, on pouvait sentir l’odeur de sa chair qui brûlait, mais elle ne mourrait pas. Elle regardait Gretel avec haine et marmonnait :

« Viens… Avec… Moi… Je ne serais plus jamais… seule. »

Les forces quittèrent la sorcière et elle s’enfonça dans le chaudron sans un cri. Gretel demeura de longues minutes hébétées avant de libérer son frère. En suivant les cailloux jusqu’à l’endroit d’où ils étaient venus. Depuis longtemps les gens devaient penser qu’ils étaient morts, et en effet la dalle était de nouveau dans les souterrains.

Ils parvinrent à parcourir le chemin inverse et s’enfuirent par une fenêtre du château.

Leur mère était morte de sa maladie. On prétendait que le roi avait fini par mourir de son étrange mal de naissance, un mal qui le faisait ressembler peu à un humain, qui lui donnait des appétits bizarres et le plongeait de jour en jour dans une solitude et une folie insoutenables. Mais Hansel et Gretel étaient certains qu’en réalité, il avait ressenti la mort de sa propre génitrice, la seule personne qui lui était semblable, au plus profond de sa chair. Si bien que sa pesante solitude l’avait brisé aussi surement qu’une lance transperce un corps. Faut-il haïr ou avoir pitié des êtres uniques et solitaires, monstrueux par leur nature et non par choix ?

  
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