Lecture d'un chapitre
2 « Cendrillon & Hansel et Gretel »
8 « Fille de cendres »
Publié par Le Gardien, le mercredi 4 juin 2014

Le marchand d’art prospérait depuis son remariage. Ses marchandises étaient envoyées aux quatre coins du royaume, et il en rapportait bijoux et soieries pour sa nouvelle femme et ses deux filles, oubliant toujours cependant la souillon, l’enfant de celle qu’il avait tant chérie et de sa propre chair. Elle dormait dans l’âtre, ignorée de tous, sauf lorsqu’il s’agissait d’accomplir les plus basses besognes. Toujours couverte de cendres de la tête aux pieds, elle ne montrait jamais ni détresse ni chagrin, se contentant du peu qu’on lui accordait. Et c’était bien peu en vérité. Un toit sur sa tête, un endroit où dormir, aussi sale fût-il, et de quoi manger.

Quand l’invitation pour le bal royal arriva, pourtant, elle redressa la tête. Il lui vint l’envie de s’y rendre elle aussi, non pour se trouver parmi les pairs du royaume mais pour la danse. Pour un instant de bonheur dans cette vie misérable. Elle se rappelait le temps d’avant, quand elle dansait avec sa mère, au milieu du salon ou sur la pelouse du jardin, toutes deux riant, virevoltant, avant que la maladie ne vienne, clouant sa mère au lit. Et même alors elle avait continué de danser pour elle.

« Danse ma chérie. Danse pour maman. »

L’espace de quelques minutes arrachées à la souffrance, un sourire éclairait son visage amaigri, et il semblait retrouver la beauté et l’éclat qu’il avait perdus. Elle avait dansé chaque jour devant elle, espérant, dans sa naïveté de petite fille, que la danse lui rendrait la santé, qu’un jour elle se lèverait, lui prendrait la main et qu’elles virevolteraient ensemble à nouveau. Mais la mère avait fermé les yeux, laissant son corps épuisé exhaler son dernier souffle. Lorsqu’ils l’avaient enterrée, le soleil brillait haut dans le ciel, comme un dernier pied de nez du destin. La fillette avait pleuré en silence. Les mois avaient passé, et le marchand d’art était revenu avec cette femme et ses deux filles au regard hautain. Elles avaient pris possession de la demeure comme si elles avaient toujours vécu là, prenant tout sans rien donner, dépouillant l’enfant de ce qui lui revenait de droit. À elle, elles n’avaient laissé que les cendres. Et elle était devenue cela, une fille de cendres, une souillon. Plus de danse, plus de joie. Jusqu’à l’arrivée de l’invitation au bal royal. Elle le voulait cet instant, ce seul instant de bonheur, sentir son corps tournoyer comme si elle allait s’envoler, tel un albatros retrouvant enfin le chemin des airs. Juste un instant pour que sa mère sourit dans le ciel en la voyant heureuse.

Elle s’approcha humblement de la marâtre et lui demanda d’une voix à peine audible :

« Pourrai-je m’y rendre aussi ? »

Ses demi-sœurs s’esclaffèrent. La marâtre les fit taire d’un geste.

« Oui, bien sûr. Pourquoi n’irais-tu pas ? Mais avant trie-moi ce pot de lentilles que la cuisinière a oublié, et va donc laver cette figure. »

La souillon sourit faiblement. Elle fila à la cuisine avec le pot de lentilles, se mettant immédiatement au travail.

« Mère ! s’exclamèrent ses demi-sœurs lorsqu’elle eut disparu. Vous ne pouvez tout de même pas la laisser aller au bal. Elle nous fera honte.

— Qui vous dit qu’elle ira ? La tâche que je lui ai confiée l’occupera bien assez jusqu’à l’aube. Allez donc mettre vos plus beaux atours. Ce bal sera l’occasion pour vous de trouver un beau parti. Il ne sera pas dit que mes filles auront dû se complaire dans une petite vie bourgeoise. »

Les jeunes filles allèrent toutes deux s’apprêter, pendant que la souillon s’activait à la cuisine, ignorant tout des paroles qui venaient de s’échanger.

Au bout de quelques heures, elle revint devant la marâtre, la figure lavée, les cheveux brossés, tenant dans ses mains le bol de lentilles triées. Elle avait travaillé vite, si désireuse de contenter la marâtre en lui montrant sa bonne volonté. Elle n’avait jamais rechigné à la tâche depuis le jour où elle avait été reléguée au rang de bonne à tout faire, espérant peut-être que la femme lui accorderait un peu de l’affection dont elle faisait preuve pour ses propres filles et pour le marchand. La marâtre la toisa de haut en bas, puis, sans un mot, elle prit le bol de lentilles et le déversa dans les cendres de l’âtre. La souillon la regarda sans comprendre. Elle avait pourtant fait tout ce qui lui avait été demandé.

« Allons donc ! Ne t’es-tu donc pas regardée dans une glace ? Qui te laisserait aller au bal donné par le roi lui-même, avec ces haillons ? Tu veux donc faire tort à ton père en faisant de lui la risée du pays et ruiner notre réputation. Oh, oui, tu es bien la petite présomptueuse que je pensais, sous tes airs de sainte-nitouche. Quelle orgueilleuse devait être la femme qui t’a mise au monde ! Tu lui ressembles à n’en pas douter, tu crois pouvoir te mettre à la même hauteur que les biens nés. Disparais de ma vue. »

La souillon ne se le fit pas dire deux fois. Elle quitta la demeure précipitamment, sans se retourner. Ses pas la guidèrent vers le seul être qui l’avait jamais aimée. Dans le cimetière, elle s’effondra en pleurs sur la tombe de sa mère. La tombe paraissait plus ancienne qu’elle ne l’était. Des fissures étaient apparues sur la pierre à cause des racines du noisetier qui poussait à côté et dont les branches ombrageaient déjà la sépulture. Nul ne venait jamais ici, hormis la souillon qui, chaque semaine, venait épousseter la pierre et déposer de nouvelles fleurs. Mais cette fois, elle n’avait que ses larmes à offrir et elle en baigna la tombe jusqu’à ce que son corps n’en contienne plus une seule. Ses doigts parcoururent les mots qui s’effaçaient déjà sur la pierre. Épouse et mère bien-aimée. Regrets éternels. Savait-elle, la femme qui était enterrée là, que dans ce monde nul ne la regrettait, hormis sa fille ? Savait-elle qu’elle n’était plus que cendres oubliées pour l’homme qui l’avait aimée et dont le cœur battait désormais pour une autre, une femme qui osait la traiter de parvenue et de moins que rien ? Oui, c’est vrai, elle avait été d’un milieu modeste avant que son mariage ne lui fasse découvrir le luxe d’une vie où on ne manquait de rien ou, du moins, pas de l’essentiel. Mais elle n’avait jamais rien calculé. Le marchand et elle étaient deux jeunes gens innocents. Un seul regard au-dessus d’un étal de fleurs avait suffi pour faire naître l’amour. Ils avaient parlé. Ils avaient échangé leurs rêves. Ils avaient bu les paroles de l’autre. Et ils avaient su que jamais ils ne pourraient se quitter. Et rien n’aurait dû les séparer, ni la maladie, ni la mort.

La souillon resta allongée, collée contre la pierre. Non, sa mère n’était pas une orgueilleuse, elle était douce, aimante, elle était la danse incarnée, celle qui donne vie au monde. La souillon finit par s’endormir contre la pierre froide, croyant serrer le corps de sa mère.

Une main caressait sa joue, séchait ses larmes. Elle ouvrit les yeux. Il n’y avait personne. Ce qu’elle avait pris pour une main n’était rien d’autre qu’une branche du noisetier que la brise faisait bouger doucement. Elle regarda l’arbre, étonnée. Il semblait s’être ployé de lui-même au-dessus d’elle. Puis, brusquement, l’arbre se redressa et des oiseaux se posèrent sur ses branches, jusqu’à ce qu’il n’y en eut plus une seule qui ne fut occupée par un volatile. Tous la regardaient. Et l’arbre aussi semblait la regarder. La lumière rasante du soleil couchant les éclairait d’une chaude lueur piquetée d’or. La souillon songea que si elle avait eu avec elle le bol de lentilles, les oiseaux auraient picoré avec joie.

« Comme j’aimerais être l’un d’entre vous, je m’envolerais loin d’ici. Oh ! Maman ! Si seulement tu étais toujours avec nous. »

À ces mots, les branches de l’arbre s’agitèrent et les oiseaux sautillèrent pour ne pas être désarçonnés. Un grondement monta du sol. Quelque chose bougeait sous terre, comme si les racines du noisetier essayaient de s’arracher au sol. La souillon recula en sentant la pierre tombale vibrer à son tour. L’une des racines s’extirpa de la terre et lui tendit une robe brodée d’argent. Les oiseaux piaillèrent. Deux d’entre eux s’envolèrent et revinrent poser à ses pieds deux pantoufles de vair, si petites, si menues, qu’elles n’auraient pu convenir à personne d’autre qu’elle. Avec hésitation, elle retira ses haillons, revêtit la robe et chaussa les pantoufles. L’arbre ploya à nouveau vers elle et les branches, aidées des oiseaux, s’employèrent à la coiffer. Elle était certaine d’être toujours endormie et que tout ceci n’était qu’un rêve étrange mais elle ne voulait pas qu’il s’arrête. Des chevaux arrivèrent au trot, tirant un carrosse digne d’une reine. Les branches du noisetier la poussèrent gentiment vers la portière. Elle monta à l’intérieur avec la même hésitation qu’elle avait eue pour quitter ses oripeaux et revêtir ces atours de princesse. La portière se referma derrière elle et, avant que les chevaux ne repartent au galop, elle entendit distinctement une voix familière chuchoter :

« Va, ma chérie. Danse pour maman. »

S’efforçant de garder un sourire de circonstance, le prince désespérait de voir arriver la fin du bal. Il n’était pas dupe. Il savait que son père le roi n’avait organisé ce bal qu’en un seul but : lui trouver une épouse. Il devait perpétuer la lignée, pour que le royaume ne devienne pas la proie des autres royaumes. Mais tout ce qu’il désirait, c’était être libéré de ses entraves princières et parcourir le monde, grimper au sommet des montagnes et voir si vraiment les dragons étaient morts, aller jusqu’au pays où le soleil se lève et contempler de ses yeux les prodiges créés par les magiciens de l’Orient, traverser les forêts sauvages et voir si les fées dansaient encore. Ou peut-être que tout ceci n’avait jamais été rien d’autre que contes colportés par des individus à l’imagination débordante. Peut-être que le monde était partout le même. Mais cela, il voulait le découvrir par lui-même et non plus demeurer dans ce palais à sourire à des inconnus et des courtisans trop flatteurs pour être honnêtes. Les jeunes filles se pressaient vers lui, toutes désireuses de lui arracher un regard, certaines poussées gentiment par leurs parents pour de basses histoires d’alliances, de fortune et d’élévation. Pour eux, il n’était qu’un trophée à passer au doigt de leur fille. Même les filles elles-mêmes le voyaient ainsi, un fringant jeune homme dont elles pourraient dire : « Regardez, c’est le prince et c’est moi qui vais l’épouser. » Il n’y avait aucune personne vraie dans la salle de bal.

Une rumeur soudain parcourut l’assistance. Un carrosse était arrivé dans la cour du palais, mené seulement par un attelage noir comme le jais que nul ne conduisait. La portière s’était ouverte d’elle-même et une jeune femme de toute beauté en était descendue. Certains parlaient déjà de sorcellerie, d’intervention diabolique. Puis le silence s’abattit. La princesse inconnue s’avança dans la salle, les paupières humblement baissées, intimidée par tous ces hauts personnages autour d’elle. Et tous s’écartaient sur son passage. Elle se retrouva au centre de la piste de danse. Seule. Elle semblait attendre que la musique reprenne. Le prince vint vers elle, intrigué et irrésistiblement attiré par l’apparition. Il lui prit la main.

« Danserez-vous avec moi ?

— C’est pour danser que je suis venue. »

Les violons reprirent. Et ils dansèrent. Deux oiseaux enchaînés, tentant de s’arracher à la pesanteur. La princesse inconnue souriait, les yeux mi-clos, heureuse comme dans un rêve qui ne devait jamais s’arrêter. Ils étaient seuls sur la piste de danse, ignorants du reste du monde.

Regardant, comme les autres, la princesse inconnue, le marchand d’art lui trouva un air de ressemblance avec son épouse défunte. Mais il ne pouvait croire que ce fut là son enfant, cette souillon dont la seule existence lui rappelait, avec tant d’amertume, son amour perdu. Il plissa pourtant les yeux pour mieux la voir.

À ses côtés, la marâtre et ses deux filles enrageaient de jalousie. Pas un des nobles seigneurs de la Cour n’avait daigné les regarder, et voilà qu’une inconnue, une étrangère surgie de nulle part, captivait tous les regards et recevait l’insigne honneur de danser avec le prince.

Partout, on murmurait, on cherchait à savoir qui elle était, d’où elle venait et quel était le secret de cet attelage sans cocher. On craignait pour la vie et l’âme du prince, si jamais les soupçons de sorcellerie étaient fondés. Et pourtant nul n’envisageait sérieusement qu’il pût se cacher, sous le visage si pur de la belle inconnue, un être diabolique venu perdre le prince. Peut-être venait-elle d’un pays lointain où les chevaux apprenaient à se conduire seuls. Peut-être était-elle une de ces dames-fées qui autrefois allaient et venaient dans le monde des hommes. Peu importait. Le prince l’avait choisie pour cavalière. Tous devaient s’incliner.

La danse touchait à sa fin, et le prince savait déjà qu’il ne voulait pas lâcher les mains de celle qui l’avait arraché, pour quelques instants, au théâtre d’hypocrites qui constituait son monde.

« Quel est votre nom ? lui demanda-t-il

— Je ne suis rien d’autre qu’Aschen, » répondit-elle, ses mains se détachant des siennes.

La musique s’arrêta, le temps pour les musiciens de convenir d’un autre air. Le prince crut pouvoir s’entretenir davantage avec sa cavalière et percer le mystère de son identité. Mais Aschen aperçut le marchand d’art qui la fixait comme un dément. Un souffle froid la frôla et une voix murmura à son oreille : « Pars. Pars vite. » Le prince, qui avait suivi son regard, fut surpris de ne plus la trouver devant lui. Il courut hors du palais. Trop tard. Il eut tout juste le temps de voir l’attelage fantastique disparaître hors de la cour. Il se précipita aux écuries pour monter un cheval et poursuivre le carrosse, mais la garde royale, trop soucieuse de sa sécurité, l’empêcha de mener à bien ce projet. Il ne lui restait plus qu’une solution. Il avait compris qu’Aschen n’était venue que pour la danse, alors il s’empressa de demander au roi que le bal fût prolongé au lendemain dans l’espoir qu’alors la danse attirerait à nouveau celle qu’il prenait déjà pour une enfant de Faërie. Quoi qu’elle fût, d’où qu’elle vint, elle avait fait entrer un peu de cette magie qu’il désespérait tant de trouver. La magie du mystère.

La souillon rendit la belle robe et les pantoufles au noisetier et retrouva ses haillons. Elle ne doutait plus à présent que l’arbre abritait l’esprit de sa mère. Elle ignorait comment un tel prodige fut possible, mais cela lui importait peu car sa mère était de nouveau avec elle, comme elle n’aurait jamais dû cesser de l’être. La souillon s’assit respectueusement près de la tombe, déterminée à ne plus bouger de cette place. Malgré elle, elle repensa au jeune homme qui avait dansé avec elle. Elle savait qu’elle ne le reverrait jamais. Ils appartenaient à des mondes qui ne se rencontrent pas d’ordinaire. Désormais, pensa-t-elle, elle vivrait dans ce cimetière, parmi les morts.

« Non, murmura le vent à travers les branches du noisetier. Tu dois rentrer chez toi. Ton père ne doit pas te chercher. Va. »

La souillon voulut savoir pourquoi elle devait retourner dans cette demeure où nul ne l’aimait au lieu de rester là, en paix, mais le vent s’était tu. Alors elle obéit à contrecœur. Elle retourna dans la demeure du marchand, se coucha dans les cendres de l’âtre, et c’est là que le marchand la trouva, à la fois surpris et rassuré de voir qu’elle était toujours à la place qui était la sienne. La marâtre et ses filles ne lui accordèrent pas un regard. Leurs visages demeurèrent fermés et boudeurs jusqu’au lendemain, quand une nouvelle invitation royale arriva. De nouveau, ces dames se pomponnèrent et se drapèrent des plus belles soieries que le marchand possédait. À la souillon, elles ordonnèrent de récurer les sols, que la maisonnée soit si parfaitement propre qu’elle pourrait accueillir les seigneurs qui, à n’en pas douter, se presseraient au lendemain du bal pour demander la main de jeunes filles si riches et si bien nées. Cette fois, la souillon ne demanda pas si elle pourrait venir elle aussi. Elle demeura muette, vaquant à ses tâches quotidiennes. Mais dans son cœur, elle riait parce qu’elle avait compris ce que cette invitation signifiait : ce soir, elle danserait à nouveau.

Le marchand fut tenté de rester chez lui pour être certain qu’elle ne quitterait pas la maison pendant leur absence. Mais il se morigéna. C’était ridicule. Où pourrait-elle aller avec ces haillons ? Il n’y avait rien de commun entre cette enfant et la princesse inconnue qui avait capturé le cœur du prince. Cependant, il avait peur. Il savait qu’il avait mal agi en lui reniant tout droit dans cette demeure, en laissant une autre femme et ses enfants jouir de ses richesses et de son amour, trahissant ainsi la promesse ancienne qu’il avait faite à sa première femme. Si elle devenait plus puissante que lui, elle pourrait se venger, elle pourrait découvrir le secret qu’il cachait au monde depuis le jour où il avait rencontré sa mère. Mais cela n’arriverait pas.

Quand ils furent tous partis, la souillon essuya la poussière sur ses mains et courut au cimetière. Elle s’agenouilla devant la tombe de sa mère et n’eut pas longtemps à attendre avant que le phénomène merveilleux ne se produise. Le noisetier lui tendit une nouvelle robe, brodée d’or, les oiseaux rapportèrent les pantoufles de vair, et ensemble ils la coiffèrent. L’attelage sans cocher surgit de nulle part. Elle monta dans le carrosse sans se faire prier, et elle fut en route pour le palais.

Le prince attendait. Il ne prenait plus la peine de jouer la comédie de la Cour. Depuis le début de la fête, il n’avait pas une seule fois adressé un salut à celles et ceux qui se pressaient vers lui. Les murmures allaient bon train. Il attendait évidemment la princesse inconnue. Cette deuxième nuit de bal n’était donnée que pour elle. Chacun retint son souffle quand elle apparut enfin, plus belle encore que le soir précédent. Le prince s’avança pour l’accueillir. Et la musique commença tandis qu’il se formait un cercle autour des danseurs.

« Ainsi vous êtes revenue, dit le prince alors qu’ils tournoyaient au milieu des regards. Je vous en prie, ne nous quittez pas si brusquement ce soir.

— Cela, je ne peux vous le promettre.

— Pourquoi, Aschen ? Est-ce cet homme qui vous menace ? Il est encore là ce soir. »

Il désigna du menton le marchand d’art. Aschen secoua la tête.

« Qu’est-ce donc alors ?

— Je me suis évadée pour quelques heures de ma vie. Mais je ne peux espérer plus. Vous ne pourriez pas comprendre. Vous appartenez à ce monde de richesses. Vous pouvez avoir tout ce que vous désirez.

— Détrompez-vous. Il ne se passe pas un jour sans que je rêve de m’enfuir. Je suis enchaîné à ce palais pour la seule raison que je suis né prince. Et il m’est à jamais interdit de décider librement de ma vie. Hier, j’ai voulu vous suivre à cheval. Mais la garde m’en a empêché. Pour ma sécurité, ont-ils dit. Un prince ne peut poursuivre seul un carrosse inconnu. Si vous n’étiez pas venue ce soir, j’aurais perdu tout espoir de vous revoir. J’ignore qui vous êtes et d’où vous venez. Certains ici disent que vous êtes une sorcière, mais je crois que vous êtes une fée.

— Hélas, monsieur, si je l’étais, je n’aurais point besoin de devoir vous quitter tout à l’heure car je serais libre de mes mouvements. Mais il n’en est rien. Un miracle m’a permis d’être à ce bal. Il en faudrait un autre pour que les mondes qui nous séparent puissent se rejoindre. Contrairement à ce que vous croyez, vous êtes et demeurez plus libre que je ne le serai jamais. N’oubliez pas que je ne suis qu’Aschen, et croyez que jusqu’à mon dernier souffle, je me souviendrai de cette danse comme de l’instant le plus heureux de ma vie. »

Le prince voulut la serrer davantage contre lui, espérant ainsi la garder pour toujours. Mais s’il la retenait contre sa volonté, elle deviendrait une prisonnière de ce palais, comme il l’était déjà. Cela, il ne pourrait le souffrir. Il sentait confusément que ce n’était pas simplement pour percer le mystère de son identité qu’il tenait tant à la retenir. Il tombait amoureux. Cependant, la danse toucha à sa fin. Et il savait bien que le bal ne pourrait pas durer éternellement. Il ruinerait le royaume s’il persistait à le prolonger de nuit en nuit. Aschen déjà se détachait de lui, prise d’un sentiment de panique comme si elle devait à tout prix échapper à quelque chose ou quelqu’un. Cette fois, il ne fut pas le seul à courir après elle. Le marchand d’art s’élança à sa suite, et quoi qu’Aschen ait pu dire, le prince fut certain que c’était bien lui qu’elle fuyait. Il avait prévu la manœuvre, et il avait donné l’ordre que, dès que la princesse inconnue serait au palais, on enduise les marches du perron de poix afin de ralentir sa fuite lorsqu’elle ne manquerait pas de quitter précipitamment le bal. À présent, il regrettait cet ordre car il voyait bien qu’Aschen avait des raisons de craindre le marchand. Il fut soulagé de voir son carrosse s’enfuir devant lui. Une pantoufle de vair était restée collée sur l’une des marches. Il la ramassa en prenant soin de ne pas l’abîmer. Le marchand d’art passa en courant devant lui et sauta sur un cheval à la poursuite de l’attelage d’Aschen. Le prince n’attendit pas longtemps avant de faire de même. Il avait soigneusement disposé une monture non loin des marches afin, le moment venu, de ne pas risquer d’être arrêté par la garde en tentant d’en prendre une aux écuries. Il s’élança à la suite du marchand et de l’attelage. Il força le rythme de l’étalon, rattrapant progressivement le marchand. Il parvint à sa hauteur mais le carrosse d’Aschen, lui, était hors de portée et hors de vue. Les deux cavaliers s’arrêtèrent d’un seul mouvement, stupéfaits.

« Qui est-elle ? demanda le prince. Pourquoi la poursuivez-vous ainsi ? »

Le marchand resta un instant interdit.

« Elle… J’ignore qui est cette femme. Il m’a semblé…

— Que quoi ?

— Il m’a semblé qu’elle ressemblait à une femme que j’ai aimée autrefois. Mais je me suis assurément trompé. Pardonnez-moi, Votre Altesse, si j’ai mis en péril votre plan pour rattraper cette princesse inconnue. »

Le prince ne savait que penser. Il sentait que le marchand ne disait pas toute la vérité, malgré sa sincérité apparente. Mais il n’avait aucune preuve. Il sortit la pantoufle qu’il avait cachée dans son pourpoint. Tout ce qui lui restait d’Aschen désormais. Il retourna au palais, laissant le marchand à son hébétude. Sur le chemin, il croisa la garde partie à sa recherche. Ainsi encadré, il gagna ses appartements, ne daignant pas retourner au bal. Il tournait et retournait la pantoufle entre ses mains. Elle était si petite. Le pied qui l’avait chaussée devait être encore plus menu. Et si… Et si la pantoufle ne convenait qu’à un seul pied, celui de sa propriétaire ? Et si, en la faisant essayer à toutes les jeunes femmes du royaume, il retrouvait Aschen ? Elle lui avait dit que les mondes auxquels ils appartenaient étaient irrémédiablement séparés. Elle lui avait dit aussi qu’elle n’était pas une fée. Par conséquent, le monde auquel elle appartenait n’était ni un autre royaume, ni Faërie. Elle vivait quelque part dans ce pays. Peut-être était-elle d’une autre condition, bien plus humble que la sienne. La chose paraissait pourtant tellement improbable au vu de ses atours, et du carrosse dans lequel elle avait disparu. Enfin, il y avait l’énigme du marchand d’art, si prompt à poursuivre Aschen, tout comme elle avait été si prompte à le fuir.

« Mon Prince, dit un garde, osant entrer dans ses appartements, tout le monde vous cherche au bal. Le Roi vous demande de faire honneur à vos invités.

— Dis à mon père que je n’ai que faire de ces simagrées. Dis-lui aussi qu’il fasse savoir à la Cour et à tous ceux qui sont là que, dès demain, je me rendrai dans chaque demeure faire essayer cette pantoufle à toutes les jeunes femmes du royaume et que celle dont le pied conviendra deviendra ma femme. »

Le garde parti, il sourit. Il savait pertinemment qu’il irait dans une demeure et une seule, celle du marchand d’art.

La souillon fut effarée de découvrir que, dans sa fuite, elle avait perdu une pantoufle. Elle rendit la robe au noisetier, et tendit aux oiseaux la seule pantoufle qui lui restait.

« Garde-la, murmura le vent dans les branches. Ce sera une preuve supplémentaire.

— Une preuve ? »

Le vent demeura silencieux.

« Je suppose que je dois rentrer à présent. »

Aucun écho ne lui répondit. Elle retourna chez elle se coucher dans l’âtre, avant que le marchand ne revienne avec la marâtre et ses filles. Cette fois encore, le marchand fut soulagé de la trouver là, même s’il devinait que quelque magie était à l’œuvre. Les sols brillaient comme si nul n’avait jamais marché dans la demeure. Ils n’auraient pu briller ainsi si la souillon n’était pas restée faire son travail. En vérité, le marchand s’efforçait par tous les moyens de nier l’évidence. Il chassa les pensées qui le tracassaient et rejoignit sa femme dans leur chambre.

Le lendemain, un poing vigoureux frappa à la porte. C’était le prince, entouré d’une partie de la garde. Le marchand frissonna. Le prince se contenta de montrer la pantoufle. Il n’eut pas besoin de prononcer une parole. La marâtre s’empara prestement du soulier.

« Cette pantoufle ira parfaitement à ma fille aînée. Elle a toujours eu les pieds si fins. Permettez ? Il va de soi que ma fille ne peut l’essayer devant vous, Votre Altesse. Il n’est pas convenable qu’un homme voie la cheville d’une jeune femme. »

Le prince hocha la tête, fixant le marchand qui restait coi au milieu de ses richesses. Même s’il ne croyait qu’à moitié aux protestations de pudeur de la marâtre, il la laissa monter seule dans les chambres où ses deux filles l’attendaient, impatientes. L’aînée tenta vainement d’enfiler la pantoufle, mais contrairement à ce qu’avait affirmé la marâtre, elle n’avait jamais eu le pied fin. Elle en pleurait de rage. Ses orteils étaient beaucoup trop gros. Elle grognait, elle suait, mais rien n’y faisait. Elle laissa tomber la pantoufle sur le plancher, sans espoir.

« Je n’y arriverai jamais, à moins de me couper l’orteil.

— Eh bien soit, » répondit la marâtre.

Elle s’absenta un instant et revint avec un couteau de cuisine. Son aînée la regarda avec horreur.

« Faut-il donc que je le fasse moi-même ?

— Pitié, mère ! Je ne veux pas devenir infirme.

— Que t’importe de devenir infirme, si tu es reine ! »

La malheureuse tenta vainement de convaincre sa mère de cesser cette folie. Mais le regard de la marâtre était vide, comme si toute humanité l’avait désertée. Elle s’empara du pied de son aînée et coupa proprement les orteils disgracieux, sans s’émouvoir des hurlements de la jeune femme.

« Tais-toi donc et enfile la pantoufle. Ton fiancé t’attend. »

Elle poussa sa fille dans l’escalier et l’aidant à se tenir droite, elle reparut devant le prince, un sourire factice sur le visage.

« La voici, votre bien-aimée, Votre Altesse. »

Le prince ne fit pas un pas vers la jeune femme. Il remarqua son visage grimaçant de douleur, et ses yeux lentement descendirent vers le pied qui portait la pantoufle. Le sang déjà débordait.

« Dieu du ciel, murmura le prince. Qu’avez-vous fait ? »

Le marchand suivit son regard et porta la main à sa bouche, horrifié.

« Elle porte à merveille votre pantoufle, dit la marâtre d’une voix folle, inconsciente de l’horreur de la situation

— À merveille, en effet, répliqua le prince, maintenant que son pied est mutilé. Allons, asseyez-vous ici. »

Il prit la malheureuse par la main et la fit asseoir dans un fauteuil, avant de lui retirer la pantoufle, découvrant toute l’étendue de la mutilation. Il appela l’un des gardes de faction.

« Vous, allez chercher un médecin. »

La souillon, qui avait assisté à la scène depuis l’âtre où elle était couchée comme à son habitude, apparut avec de l’eau et des bandages. Elle baigna le pied mutilé, l’essuya et entreprit de le bander, tandis que sa demi-sœur pleurait. La marâtre ne montrait pas le moindre signe de remords, et le marchand se taisait, ne pouvant détacher ses yeux de l’horrible mutilation. Il regarda sa femme reprendre la pantoufle et prendre le chemin de l’escalier en déclarant à la ronde :

« Si celle-ci ne vous convient pas, il me reste une autre fille. »

Elle fut en haut avant que quiconque eût le temps de l’arrêter. Le prince et l’un des gardes grimpèrent à sa suite, trop tard. Elle s’était enfermée dans la chambre avec sa cadette. Des hurlements retentirent. Quand la porte s’ouvrit, elle tenait son autre fille sous l’épaule. Le couteau ensanglanté sur le plancher ainsi que le visage contorsionné de douleur de la cadette ne laissaient aucun doute sur ce qu’elle venait d’accomplir.

« Celle-ci peut-être vous convient mieux ?

— Quel monstre êtes-vous, Madame, pour faire subir cela à vos propres filles ? rétorqua le prince d’une voix froide

— Je fais tout ce qu’il faut pour leur bien. »

Le prince secoua la tête, abasourdi. Il fit signe au garde de porter la fille en bas. Elle aussi, la souillon la soigna et lui banda le pied. Le marchand regarda sa femme reparaître, souriante. Folle. Comme possédée par le Diable. Elle était toujours la veuve au regard fier qu’il avait épousée, croyant rencontrer une femme qui le comblerait et lui ferait oublier sa première épouse. Une dame de la noblesse acceptant d’épouser un simple marchand. Comme il avait été bête ! Elle avait toujours cherché à retrouver son train d’aristocrate, prête à tout. Et lui avait accepté toutes ses demandes parce qu’il voulait être un aristocrate. Il avait trahi la promesse faite à sa première femme : veiller toujours sur leur fille et lui révéler un jour le secret qui avait présidé à leur union, ce secret qu’il avait enfoui depuis longtemps au fin fond de son âme. La vérité sur celle qu’il avait autrefois aimée d’un amour sincère, avant que l’or ne corrompe son cœur et qu’il ne devienne l’homme dépourvu de tendresse pour sa propre chair. Il vit, comme dans un rêve, le prince tendre la pantoufle de vair à la souillon. Il s’entendit protester :

« Celle-ci, ce n’est que la fille de cendres. Elle ne mérite pas vos attentions. »

La souillon essuya le sang de la pantoufle. Puis elle l’enfila et fit voir à son autre pied l’autre pantoufle, preuve qu’il s’était toujours agi d’elle et d’elle seule. Le prince et elle se sourirent, sans un mot. En les voyant ainsi, le marchand se souvint de ce jour où, par-dessus un étal de fleurs, il avait croisé le regard d’une belle inconnue. Il se souvint que le temps s’était arrêté. Il se souvint aussi de ce à quoi elle avait renoncé pour lui. L’immortalité, la magie qui coule dans les veines et ne s’arrête jamais. Un souffle le frôla. Il reconnut sa voix. Un murmure semblable au vent.

« Elle sera heureuse loin de toi. Pourquoi n’as-tu pas tenu ta promesse ? Je t’ai donné tout ce que mon cœur possédait. Le vrai trésor, c’était elle. »

Le fantôme de la fée se tut. Il tomba à genoux et pleura. Il sentit une main se poser sur lui, celle d’Aschen qui l’observait sans haine.

« Je pars avec le prince. Nous allons voyager un peu. Prends bien soin de mes sœurs. »

Il la regarda partir sans mot dire. Les gardes emmenèrent la marâtre pour l’enfermer là où elle ne pourrait plus faire de mal. Mais le marchand savait. Sa première épouse s’était vengée. Elle avait puni celles qui faisaient souffrir son enfant. Il se retrouva seule avec les jeunes femmes mutilées, pleurant sur sa propre folie et la bassesse qui l’avait conduit à renier la chair de sa chair.

Aschen et le prince partirent au galop avant que la garde ne les rattrape.

  
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