Lecture d'un chapitre
2 « Cendrillon & Hansel et Gretel »
11 « Jeannot et Margot »
Publié par FFMONRISE, le samedi 21 juin 2014

Jeannot tiendrait bon ! Il se l'était promis dès que la porte se fut refermée sur lui dans un grand «Clac » sonore précédé d'un long grincement plaintif. À peine le silence pesant retombé, il avait juré tout intérieurement qu'il ne laisserait pas les choses se passer ainsi : sa bonne Margot comptait sur lui pour les sortir tous deux de ce mauvais pas dans lequel le méchant hasard, ou l'ironie mordante de Dame Destinée, les avaient fait choir. Et elle avait bien raison, de compter, sur lui. Même si, il devait alors bien se l'avouer, il n'était plus si sûr, de lui... et ce n'était pas à sa sœurette préférée qu'il fallait en conter !

C'est que la cadette, elle avait coutumièrement le tempérament excessif et le verbe haut. Oh, ce n'est pas qu'elle était de mauvaise composition, ni d'un caractère à mettre entre parenthèses ; mais parfois ça pouvait faire un peu tache, comme une rature de porte plume mal rattrapée sur une feuille de papier au grammage léger et qui n'avait eu pour seule espérance que de rester belle et innocente, immaculée en un mot !

Dit autrement, bien qu'étant la plus jeune (ce qui n'était pas plus bête, puisque c'était la cadette) elle savait ajouter au verbe haut la mine acerbe ou déconfite : elle était aussi douée à l'oral qu'à l'écrit, et les cris ça la connaissait. D'ailleurs, si elle n'avait pas pris la mauvaise habitude de renâcler à la tâche quand Belle Maman lui demandait de mettre la main à la pâte, ils ne seraient peut être pas dans le pétrin aujourd'hui. C'est que les temps étaient durs dans cette campagne reculée aux mœurs encore austères ; pour une famille recomposée (petite pensée à leur maman chérie trop vite partie) dont le dur labeur quotidien n'était pas que le prétexte à un quelconque retour vers une vie plus saine et moins citadine, il fallait savoir se lever tôt, se coucher tard souvent l'estomac creux, et gagner le pain de chaque jour à la sueur de son front ! Quand on était boulanger de père en fils, il y en avait vraiment, du pain sur la planche. Par exemple, que la benjamine freine des quatre fers pour aider à décharger le petit âne du meunier, chargé comme un baudet, ça ne passait plus. Et lui se retrouvait alors entre le marteau et l'enclume, essayant parfois d'arrondir les angles, comme tout bon fils d'artisan qu'il fut.

Bon, le père ne disait pas trop rien, car elle restait encore et toujours sa fifille adorée. Mais pour Belle Maman, les bons sentiments envers une progéniture par alliance, ça n'assurait plus depuis qu'elle avait fait ses quinze ans et qu'elle avait pris justement de l'assurance, le disputant auprès de sa marâtre pour le rôle de première dame de la maison. Lui, le fils aîné, du haut de ses seize années bien tassées, n'avait rien à reprocher à la nouvelle femme de son père, la trouvant assez souriante et aimable à son endroit et douée pour la couture, la cuisine, les cataplasmes à la moutarde pour soulager ses maux de ventre... ou autres travaux manuels. Du malaise grandissant entre la fille et la belle mère, il faisait mine de ne plus trop se mêler, préférant ne pas se retrouver entre l'arbre et l'écorce.

Ah, c'était un travail humainement enrichissant que de nourrir son prochain... humainement mais pas matériellement, le bât blessait là ! Si au lieu de panifier à longueur d'heures son cher paternel avait repris l'exploitation sylvestre qui était revenue à l'Oncle Jacob (celui là même qui avait épousé en seconde noce la mère des deux cousins pas germains pour deux sous Hansel et Gretel... mais ça c'est une autre histoire), les ennuis de trésorerie en fin de saison seraient restés chose inconnue aux yeux bleus acier et aux oreilles petites mais efficaces de ces chères têtes blondes ; leurs parents n'auraient donc pas eu à les envoyer voir de l'autre côté de la vallée si l'herbe y était plus verte, au petit matin, la lune à peine couchée, les assurant qu'ils retrouveraient aisément le chemin du retour en suivant les cailloux blancs qu'ils ne manqueraient pas d'apercevoir... chemin faisant.

Ils s'étaient retournés une fois pour saluer d'un geste ample et plein de conviction les deux silhouettes qui les regardaient partir puis une autre fois pour voir les deux profils se retourner vers la petite demeure et passer le seuil de la porte qui se referma derrière eux, puis une dernière fois pour vérifier si le matou blanc était bien sur le toit, les toisant de sa toison touffue. Il y était, assis à côté de la cheminée froide et muette ; il sembla même à Margot qu'à ce moment précis le chat sourit. Les deux grands enfants ou plutôt les deux jeunes adultes échangèrent un regard complice et confiant avant que de prendre de conserve la route pour l'autre côté de la vallée promise.

Ils marchèrent ainsi droit devant eux longuement, laissant leur regard traîner ici ou là, écoutant tout leur soûl, découvrant de nouveaux paysages qui leur étaient encore inconnus le jour d'avant, se désaltérant à l'eau fraîche d'un ruisseau à l'onde rapide et translucide comme... de l'eau de roche. La journée leur aurait paru belle et conviviale si par concours de circonstances malvenu, ils ne s'étaient retrouvés le ventre vide : ils n'en avaient pas prises, de conserves, et l'aîné avait trouvé de bon goût d'émietter les quelques boules de pains que leur boulanger de père leur avait glissées en poche. « Ah, c'est bien les lectures édifiantes et à la fin heureuse prédictible, n'empêche, c'est pas à imiter dans la vraie vie de tous les jours, mon bon petit Jean ! » sembla éructer silencieusement le regard noir acier de la jeune sœur à son grand frère quand la première comprit la bêtise du second : il faudrait se contenter de baies acides et de fraises des bois immatures pour assourdir les grognements stomacaux qui allaient exprimer mécontentement et mauvaise humeur d'ici peu. Lui, saisissant le drôle de la situation, s'essaya à un trait d'humour que l'Histoire ne retint pas ; elle, d'un soufflet bien senti qui ne fut pas retenu lui fit retenir la leçon : le pain, c'est pas fait pour les petits oiseaux, ou alors panés !

La joue encore chaude et le cœur honteux furent ses seules blessures... d'amour propre. Il ne lui en voulut d'ailleurs pas longtemps et quelques minutes après seulement, ils étaient de nouveau à marcher de bon train, alors que le soleil avait commencé sa course vers un horizon qui semblait reculer alors qu'ils progressaient dans le crépuscule naissant.

Mais la pénombre ne faisait point peur à ces deux héros en herbe, qui devait être plus verte d'ailleurs. Ils savaient lire les étoiles, la lune et ses quartiers idem, ils avaient un sens de l'orientation fortement développé et la vue nocturne que leur âge encore peu avancé permettait, utile leur fut aussi. Alors que Phoebé commençait de décroître et que l'aube refaisait son ouvrage, ils aperçurent, au loin, là bas, derrière une petite colline verdoyante et aux reflets changeants que la lumière rasante produisait docilement... ils virent donc une petite masure se découper sur le pourpre du soleil d'orient. Et c'est en s'en approchant l'estomac criant toujours famine que des effluves sucrées et mielleuses leur chatouillèrent les narines. Ces fragrances prometteuses les firent s'approcher à pas de loup comme par un enchantement mystérieux. « On va s'en mettre plein la panse », pensèrent t ils de concert, et à cette douce musique inattendue leurs mains affairées et leur bouche gourmande ne purent résister. Alors que les agapes commençaient, une voix fluette venant de l'intérieur se fit entendre...

« Jeannot, tiens bon ! ». Ce cri du cœur, silencieux mais lancé tout de même, était bien celui de Margot ; déjà une semaine qu'il était retenu dans la cabane attenante à la cahute mortifère qui leur avait paru enchanteresse il y a sept jours et six nuits. Comme ils avaient été légers dans leurs actes, comme leurs esprits pourtant prompt à la répartie leur avaient été mauvais conseillers. Être bêtes à ce point, ça devrait être interdit... bêtes à manger du foin, comme le baudet du meunier. Ils n'avaient pas freiné des quatre fers quand l'heure du petit déjeuner avait semblé sonner et c'est sans coup férir qu'ils étaient tombés dans le piège, s'étaient laissés menés par le bout du nez, avaient été ferrés comme poissons d'eau douce par cette personne d'un âge certain qui ne paraissait pourtant pas leur vouloir le moindre mal. L'appel du ventre avait été le plus fort et les voici prisonniers tous deux de cette terrible mégère.

« Le pauvre frère Jean, clos derrière une porte grinçante et devant se nourrir à l'envi pour servir le repas... pardon servir de repas quand la vieille folle le jugera gras et gros et goûtu ; moi, la petite sœur adorée lui servant de servante, de bonne à tout faire, amenant l'eau du puits pour préparer l'odieuse besogne de l'ogresse. Le bois est déjà entassé et bientôt ce sera le moment de passer à table ! Non, juste encore une nuit, pour essayer de retourner la situation... Au secours, au secours... Personne pour vous entendre crier, pour venir à votre secours, justement ! Mais comme disait Maman, notre vraie mère trop tôt partie : le pire n'est jamais certain. Allons, espérons une nuit de répit, et alors... ».

Jeannot et Margot étaient tombés dans les bras l'un de l'autre, soulagés que ce mauvais rêve trouve une fin qui leur paraissait encore inespérée le soir d'avant. Ils avaient eu bien raison de se faire confiance mutuellement quand la méchante personne aux yeux gris et à l'allure désagréable était

allé chercher nuitamment le mets de choix qu'elle tentait vainement d'engraisser depuis le début de leur captivité. Elle n'avait pas prêté attention à ce bruit ce souffle doux et lancinant qui vient comme vient le vent léger avant l'orage et la tourmente ; pourtant, elle aurait dû. Elle n'avait pas perçu ce changement que fait naître la lune pleine dans les contrées reculées sur les âmes en peine dont le destin est tourmenté, et de tourmenter autrui. Elle aurait pu. Elle ne s'était pas plus souvenu qu'elle avait déjà rencontré ce genre d'être que la malédiction mensuelle frappe sans qu'on sache pourquoi ni comment le sort en a décidé ainsi. Et ce fut là sa dernière faute. Car quand Séléné jette sur ses gens son regard implacable et que ses rayons caressent leur échine, ils ne sont plus de simples enfants ou de jeunes adultes, dirons nous ainsi. Et c'est bien ainsi que les frère et sœur de sang purent retourner à leur avantage la situation qui était pourtant bien compromise : un jour de plus avait suffit (ou disons le une nuit de pleine lune) pour que de repas ils deviennent convives. Et vive la gourmandise !

Une fois le festin accompli, et redevenus humains entièrement jusque la prochaine fois , Jeannot et Margot purent reprendre le chemin qui les conduirait de l'autre côté de la vallée, où l'herbe n'est après tout pas moins verte et où, avec un peu de chance et de bonne volonté, ils pourront reformer une véritable famille : de humbles boulangers, avec un père aimant (lui aussi de cette étrange lignée mi homme, mi bête) et une belle mère pas si vilaine après tout... et qu'une bonne poignée de pièces d'or et de pierres précieuses retrouvées dans la masure de la méchante femme défunte saura finir d'amadouer.

Mais une chose qu'ils ne sauront pas, et là est notre avantage à nous, lecteurs, sur eux, simples acteurs de ces histoires de toujours : dans le tiroir d'un des rares meubles de cette maison faite pour piéger les pauvres enfants errants, attendaient deux petites paires de chaussons pour bébés, une bleue et une rose, sans doute faites à la main et avec amour pour un frère et une sœur, par une maman inconsolable enfuie de son foyer pour d'obscures raisons et laissant là une progéniture qui se crut orpheline d'une mère chérie disparue trot tôt.

Comme quoi, la lycanthropie, tant que ça ne sort pas de la famille...

Mais laissons tout de même le dernier mot à Jeannot et Margot :

« Maman, tu étais bonne pour nous, on t'aimera toujours ! »

Faim... euh, Fin !

  
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